Elle n’avait assisté à la cérémonie civile que par obligation fraternelle, vêtue d’un tailleur terne, restant au fond de la salle. Le soir même, sur le perron, elle m’avait glissé à voix basse : « Les femmes qui sourient trop vite aux hommes blessés ne cherchent pas à panser leurs plaies, Henry. Elles mesurent la profondeur de la poche. »
Je m’étais emporté. J’avais mis son amertume sur le compte de la jalousie et de la douleur de voir sa sœur remplacée. Progressivement, sous l’influence douce mais ferme de Claudia qui trouvait Rose « toxique et mortifère », les ponts s’étaient rompus. Rose avait cessé de venir aux déjeuners du dimanche. Elle s’était retirée dans son modeste pavillon de briques rouges à Saint-Gilles, à une trentaine de kilomètres.
Et pourtant, pour mes soixante-deux ans, j’avais insisté. J’avais envoyé une invitation manuscrite à Rose en cachette de Claudia. Je voulais que la mémoire d’Élise ait une place, même silencieuse, dans cette soirée fastueuse financée par mes soins.
Je croyais réparer une injustice familiale. Je venais d’allumer une mèche.
Chapitre 4 – La confession au coin du feu
Le pavillon de Rose apparut au bout d’une allée bordée de thuyas noirs. Une bâtisse basse, modeste, où flottait une éternelle odeur de papier ancien, de cire d’abeille et de thé à la bergamote.
Je coupai le contact. La pluie martelait la carrosserie avec une violence redoublée.
— Viens boire une tasse d’eau chaude, Henry, dit-elle d’une voix blanche en détachant sa ceinture. Tu as la chemise trempée de champagne. Tu vas prendre froid.
J’hésitai. Mon appartement du centre-ville m’attendait, ou plutôt le vide béant qu’allait y laisser cette séparation brutale. Mais la vérité m’attendait ici, dans ce vestibule étroit encombré de cartons de livres.
— D’accord.
L’intérieur de la maison n’avait pas changé depuis vingt ans. Des tapis élimés couvraient le parquet de chêne, et les murs étaient tapissés de photographies en noir et blanc d’Élise enfant, de leurs parents, et de paysages marins du Nord. Rose alluma une lampe à abat-jour vert, alla dans la cuisine sans enlever son manteau, et j’entendis le sifflement de la bouilloire.
Je m’assis dans un fauteuil club en cuir craquelé près de la cheminée éteinte. Mon téléphone vibra sur la table basse.
Claudia. Un nouveau message, cette fois accompagné d’un fichier joint :« Tu as levé la main sur moi pour elle. Regarde qui tu défends, Henry. Regarde ce que ton ange gardien gardait pour elle pendant qu’Élise agonisait. Demande-lui pourquoi le compte d’épargne d’Élise a été vidé en 2019. Demande-lui où sont passés les 450 000 euros de l’assurance-vie. »
Mon cœur rata un battement. Un froid glacial me transperça la poitrine, bien plus vif que celui du champagne. L’assurance-vie d’Élise ? Il n’y avait jamais eu d’assurance-vie importante. À l’époque, j’étais tellement anéanti que j’avais laissé Rose et le notaire de famille, Maître Delcourt, liquider les comptes bancaires personnels de ma femme, me contentant de gérer l’entreprise.
Rose revint avec un plateau en tôle portant deux tasses fumantes. Ses mains tremblaient tellement que la faïence claquait contre le métal.
— Pose ça, Rose, dis-je d’un ton qui ne souffrait aucune réplique. Assieds-toi.
Elle posa le plateau sur le guéridon et s’assit en face de moi, sur le bord d’une chaise droite. Elle ne me regardait pas. Ses yeux fuyaient vers la fenêtre où ruisselait l’eau de pluie.
— Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac, Rose ?
Elle serra les lèvres. Ses phalanges blanchirent sur le fermoir en laiton du cuir usé.
— Des souvenirs, dit-elle.
— Ne me mens pas. Claudia sait quelque chose. Elle m’a envoyé un message. Elle parle d’une somme d’argent… de l’argent d’Élise. Pourquoi t’a-t-elle agressée dans cette salle de bal ? Elle ne voulait pas seulement te chasser. Elle voulait t’arracher ce sac.
Rose poussa un long gémissement étranglé, un son rauque qui semblait sortir du fond de ses entrailles. Elle posa lentement le sac sur ses genoux, défit le fermoir avec précaution, et en sortit une épaisse chemise cartonnée bleue, gonflée de documents officiels, de lettres dactylographiées et de relevés bancaires estampillés d’un tampon rouge.
— Claudia n’a pas peur de moi, Henry, souffla-t-elle en posant le dossier entre nos deux tasses de thé. Elle a peur de ce qui est écrit là-dedans. Et elle sait que je sais.
Je fixai la chemise bleue.
— De quoi tu parles ?
— Ce soir, je n’étais pas venue pour fêter tes soixante-deux ans, avoua-t-elle, les larmes coulant enfin librement sur ses joues fripées. J’étais venue pour te sauver. Ou pour te détruire, je ne sais plus. Mais je ne pouvais plus te laisser vivre dans le mensonge un jour de plus.
Chapitre 5 – Le dossier bleu
Je tendis une main engourdie et ouvris le dossier.
La première feuille était un extrait k-bis d’une société d’investissement immobilier immatriculée au Luxembourg sous le nom d’Aegis Patrimoine. Date de création : avril 2018. Dix-huit mois avant le décès d’Élise. Les gérants statutaires n’apparaissaient que sous des prête-noms, mais l’adresse de correspondance correspondait à un cabinet d’avocats d’affaires bruxellois.
La page suivante était un relevé de compte bancaire. Des virements mensuels réguliers, étalés entre 2018 et 2019, totalisant près de 420 000 euros. Tous provenaient du compte privé d’Élise, alimenté à l’époque par la vente d’une maison de campagne qu’elle avait héritée de ses grands-parents.
— Élise n’a jamais placé cet argent, dis-je, incrédule. Elle m’avait dit qu’elle l’avait bloqué sur une assurance pour financer nos vieux jours et mes futurs projets d’ateliers.
— C’est ce qu’elle croyait faire, Henry, répondit Rose d’une voix devenue sépulcrale. Tu te souviens du cabinet d’audit qui est venu dans ton entreprise en 2018 ? Celui où travaillait Claudia ?
— Bien sûr. C’est là que je l’ai rencontrée.
— Tu l’as rencontrée après la mort d’Élise, rectifia Rose avec une dureté soudaine. Mais elle, elle gravitait autour de ta vie bien avant. Claudia était la conseillère financière personnelle qu’Élise consultait en secret pendant les six derniers mois de sa vie.