Des dizaines de membres des forces de sécurité de la flotte, en treillis de combat et fusils d’assaut pointés, franchirent les accès du quai dix-sept en déployant un cordon d’encerclement hermétique.

Vance lâcha sa tablette. Elle s’écrasa sur le sol métallique avec un bruit sec. L’homme leva lentement les deux mains au-dessus de sa tête, le visage défait, ses ambitions de contrebande et sa fortune illicute s’évaporant sous les projecteurs militaires.

Riley abaissa enfin son arme. Elle engagea la sûreté mécanique du Sig Sauer et rangea la carcasse dans sa ceinture.

Elle marcha d’un pas tranquille jusqu’à Miller, tira son couteau de poche et trancha les liens qui entravaient les poignets du soldat. Elle arracha ensuite le ruban adhésif qui lui barrait la bouche.

L’homme s’effondra à ses pieds, tremblant de tous ses membres, incapable de soutenir son regard.

« Senior Chief… je… je savais pas… ils m’avaient dit que c’était juste des pièces électroniques… j’avais des dettes de jeu… je voulais pas que… »

Riley le regarda d’en haut, sans haine, sans mépris, avec cette distance clinique propre à ceux qui ont vu trop de faiblesses humaines détruire des vies.

« Tu as de la chance que j’aie commandé une bière dans ce bar ce soir, Miller », dit-elle doucement. « Parce que si j’étais restée chez moi, tu serais actuellement au fond du chenal avec deux balles dans le crâne et cinquante kilos de chaînes aux chevilles. »

Elle fit signe à deux marins de la sécurité qui accouraient vers eux. « Prenez-le en charge. Menottes, examen médical, et placement à l’isolement cellulaire au quartier-maître général. »

Le capitaine de frégate commandant la garnison maritime s’avança à sa rencontre, saluant militairement la jeune femme malgré son accoutrement civil trempé de pluie et maculé de graisse.

« Excellent travail, Senior Chief Mercer. Vos informations transmises via le relais d’urgence nous ont permis de boucler les sorties de la rade en un temps record. Vance ne parlera plus à personne d’autre qu’au procureur général de la marine. »

Riley rendit sobrement le salut. « Assurez-vous que les pièces de guidage soient mises sous scellés étanches, commandant. Elles ont été exposées à l’eau de mer après la chute du caisson. Et envoyez une équipe de décontamination au Harbor Line Bar. Deux civils ont besoin d’une assistance médicale avancée, dont le gérant, un ancien du Corps. Je veux qu’il soit admis au centre chirurgical de la base, pas à l’hôpital civil. »

« Ce sera fait immédiatement. Rentrez vous changer, Riley. Vous avez quartier libre pour les quarante-huit prochaines heures. »

Riley hocha la tête, mais elle savait pertinemment que le repos était une illusion. Dans son univers, la trêve n’était qu’un intervalle entre deux alertes opérationnelles.

Trois heures plus tard, le jour commençait à poindre sur la côte est. Un rayon de soleil blafard perçait enfin l’épaisse couche de nuages gris, découpant la silhouette sombre des porte-avions au mouillage.

L’ambulance militaire avait évacué Frank dans un état stable ; les chirurgiens avaient colmaté la brèche artérielle et son pronostic vital n’était plus engagé. Jason, le jeune troufion terrifié, était assis sur le trottoir devant le bar dévasté, une couverture de survie dorée sur les épaules, buvant un café chaud tendu par un infirmier. Quand il vit Riley approcher, il tenta de se lever, le visage marqué par la honte mais ses yeux débordant d’un respect silencieux.

Riley posa une main sur son épaule pour le maintenir assis.

« Reste là, Hayes. Tu as tenu la compresse comme il le fallait. Frank est vivant grâce à ça. »

Le garçon laissa échapper un sanglot nerveux, hochant la tête sans pouvoir articuler un mot.

Riley franchit le cordon de sécurité jaune tendu devant le Harbor Line Bar. À l’intérieur, les techniciens de la police militaire relevaient les indices sous les flashs de leurs appareils photo. Le sol avait été saupoudré de sciure fraîche pour absorber le sang séché.

Elle s’approcha du comptoir ravagé.

Au bout du zinc, intacte au milieu des débris de verre et des douilles percutées, se dressait la bouteille de bière que Frank lui avait offerte avant que l’enfer ne se déchaîne. La condensation avait séché, laissant de fines traînées de sel sur le verre sombre.

Riley s’assit sur le tabouret qu’elle occupait au début de la nuit. Elle attrapa la bouteille, fit sauter la capsule restante contre le rebord en fonte et porta le goulot à ses lèvres.

Le liquide était tiède et amer, mais il avait le goût de la terre ferme.

Le lieutenant de la police militaire chargé des constatations s’approcha, son carnet de notes à la main, observant la femme dont le nom circulait déjà dans tous les états-majors de la côte comme celle qui venait de démanteler l’un des plus vastes réseaux de trahison de l’histoire navale récente.

« Senior Chief Mercer ? » demanda-t-il timidement. « Vos collègues du commandement spécial m’ont demandé de vous transmettre un message. Ils veulent savoir si vous serez en mesure d’assurer votre cours de traumatologie avancée demain matin à huit heures. »

Riley posa sa bière sur le comptoir, essuya d’un revers de manche la coupure séchée à sa tempe, et fixa l’horizon qui s’embrasait lentement à travers la vitre brisée du bar.

« Dites-leur que je serai là à sept heures », répondit-elle d’une voix calme et assurée. « Les jeunes recrues ont encore beaucoup à apprendre sur la manière de gérer les hémorragies. Et surtout, sur l’art de savoir quand il faut se taire. »