Elle contourna une pile de traverses de chemin de fer pour atteindre les échelles de service desservant le pont roulant. Ses gants humides agrippèrent les échelons de fer froid. Elle monta sans bruit, le souffle calé sur la cadence de ses pas, montant à plus de quinze mètres au-dessus du sol glissant de la jetée.
Arrivée sur la plateforme de la grue, elle dominait directement la zone de chargement.
Elle sortit le P226. À cette distance, sous la pluie et avec le vent soufflant à vingt nœuds depuis le large, un tir au pistolet tenait de la gageure pour n’importe quel tireur d’élite conventionnel. Mais Riley ne visait pas les hommes.
Elle cala ses deux bras sur le garde-corps métallique de la grue, respira lentement, bloqua son diaphragme à demi-expiration et aligna la valve hydraulique haute pression reliant le bras du chariot élévateur au circuit principal.
Une détonation.
La balle de 9 millimètres perfora la durite renforcée. Un jet d’huile synthétique sous pression s’échappa dans un sifflement strident. Privé de compression, le mât du chariot bascula lourdement vers l’avant. Le conteneur blindé de deux tonnes glissa de ses fourches et s’écrasa sur le train arrière du camion avec un fracas titanesque qui fit trembler les tôles des hangars environnants.
Le camion fut soulevé de trente centimètres avant de retomber sur son essieu brisé, ses pneus éclatant sous la charge asymétrique.
Le convoi était neutralisé.
« Contact ! Sur la passerelle ! » hurla l’un des gardes en ouvrant le feu en direction de la grue.
Les balles ricochèrent sur l’acier du pont roulant avec des sifflements suraigus. Riley ne resta pas sur place. Elle avait déjà pivoté et amorcé sa descente par l’échelle opposée, se laissant glisser sur les montants métalliques en utilisant la friction de ses semelles pour amortir sa chute de six mètres dans une benne de copeaux de ferraille.
Elle roula à la réception, amortissant le choc sans dommage, et surgit dans l’angle mort des deux mercenaires qui s’avançaient pour sécuriser l’accès au portique.
Le premier s’effondra avant d’avoir compris d’où venait la menace, abattu d’une balle nette au défaut de son gilet pare-balles. Le second tenta de riposter, mais Riley plongea sous sa ligne de tir, le percuta violemment au niveau du bassin et l’entraîna dans la boue graisseuse de la chaussée. Dans la lutte au corps à corps, l’homme chercha à dégainer un poignard de combat. Riley lui saisit le poignet, exécuta une clé articulaire avec un levier d’avant-bras qui fit céder son cubitus, et lui asséna un coup de coude dévastateur à la tempe. L’homme perdit immédiatement connaissance.
Il n’en restait que deux, plus l’homme à l’imperméable.
Les deux derniers vigiles s’étaient repliés autour de l’otage, utilisant le corps de Miller comme bouclier humain.
« Mercer ! » cria l’homme sur la passerelle supérieure, qui n’avait pas bougé de son perchoir. « Vous êtes prévisible. Vous avez été entraînée à sauver des vies, et c’est précisément ce qui causera votre perte. Jetez votre arme, ou j’ordonne qu’on fasse sauter la cervelle de ce vaurien. »
Riley émergea lentement de l’ombre d’un conteneur maritime. Elle tenait son pistolet abaissé le long de sa cuisse, les deux pieds solidement ancrés dans le gravier trempé. L’eau ruisselait sur ses cheveux coupés court, collant ses mèches brunes contre son front barré d’une coupure superficielle.
Miller pleurait sous son bandeau, les yeux exorbités par la certitude de sa mort imminente.
« Miller ne m’intéresse pas », dit Riley d’une voix parfaitement stable qui traversa le vent sans faiblir. « C’est un idiot qui s’est vendu pour quelques milliers de dollars. Mais vous, monsieur le directeur adjoint Vance… vous avez détourné des composants de guidage de missiles de classe Trident depuis trois mois sous couvert d’opérations de déclassement de la Navy. »
L’homme à l’imperméable marqua une seconde de flottement. Son visage, éclairé d’en bas par les feux de détresse du camion, perdit son masque d’arrogance.
« Vous êtes bien informée pour une simple instructrice », cracha-t-il.
« Je ne suis pas seulement instructrice », répondit Riley en esquissant ce demi-sourire froid qui avait glacé le bar quelques heures plus tôt. « Je suis l’officier médical qui a signé les autopsies des quatre marins morts dans l’explosion supposée accidentelle du remorqueur USS Proteus le mois dernier. Les résidus d’explosif sur leurs tissus pulmonaires ne correspondaient pas à une fuite de gaz. C’était du C-4 militaire. Vous avez fait couler ce bâtiment pour masquer le premier vol. »
Vance serra les poings sur la rampe. « Tuez-la. Maintenant ! »
Les deux mercenaires braquèrent leurs armes sur Riley.
Elle ne tenta pas d’esquiver. Elle n’en avait pas besoin.
Depuis les hauteurs du hangar principal, un flash silencieux déchira la brume. Une balle lourde de calibre 300 Winchester Magnum traversa la tête du mercenaire de gauche, vaporisant son casque tactique dans une gerbe écarlate. Une fraction de seconde plus tard, un second tir foudroya le complice de droite en plein thorax, le projetant à cinq mètres en arrière sur les dalles de béton.
Miller tomba sur le côté, indemne mais rendu fou de panique par le vacarme des impacts supersoniques.
Vance recula d’un bond sur la passerelle, horrifié. « Qu’est-ce que… »
Riley leva son arme vers lui, sans trembler.
« Vous pensiez vraiment qu’un opérateur du Commandement des Opérations Spéciales se déplace seul dans un port fédéral sans couverture radio ? Dès l’instant où j’ai neutralisé votre tueur dans le bar, mon équipe d’intervention d’alerte a été activée. Mon observateur est sur ce toit depuis sept minutes, Vance. »
Des projecteurs de forte puissance s’allumèrent soudain tout autour du quai, inondant la cale sèche d’une lumière blanche aveuglante. Les sirènes d’alerte de la base navale déchirèrent la nuit, accompagnées par le vrombissement lourd et puissant de deux hélicoptères MH-60 Seahawk surgissant au-dessus de la ligne des brise-lames, leurs pales hachant la pluie en une poussière lumineuse.