« Si tu franchis cette porte, tu es un homme mort », lança-t-elle sans se retourner, continuant d’appliquer une pression constante sur le ventre du barman. « Leurs guetteurs sont dehors. Reviens ici et donne-moi la trousse de premiers secours sous la caisse. Maintenant ! »
L’autorité brute dans son ton était telle que le jeune homme s’arrêta net, fit demi-tour à quatre pattes et s’empressa de ramener la boîte métallique blanche frappée d’une croix rouge. Ses mains tremblaient au point de renverser les rouleaux de gaze sur le plancher.
« C’est bien », dit Riley en appliquant un pansement hémostatique sur la blessure de Frank. « Tu vois ? Tu es encore vivant. Alors sers à quelque chose. Prends ce tampon, appuie ici de tout ton poids. Si tu relâches la pression, il se videra de son sang avant que les secours civils n’arrivent. Appuie ! »
Le gamin s’exécuta, terrorisé mais concentré sur sa tâche.
Riley inspecta le corps du mercenaire tombé derrière le comptoir. Elle fouilla ses poches tactiques avec des gestes méthodiques. Pas de portefeuille, pas de plaques militaires. Mais dans une poche de manche zippée, ses doigts rencontrèrent une puce de transmission cryptée et un badge d’accès magnétique frappé de l’insigne d’un sous-traitant de défense maritime : Vanguard Logistics.
Elle connaissait cette entreprise. Elle assurait la manutention lourde sur le quai dix-sept pour le compte de l’Office of Naval Intelligence.
Une sonnerie brève et stridente résonna soudain dans la pièce.
Le son provenait du cadavre au sol. Riley écarta le pan de la veste du tireur et sortit un téléphone satellite durci dont l’écran affichait un identifiant sans nom : Commandement Opérationnel.
Elle décrocha, activa le haut-parleur mais ne prononça pas un mot. Elle se contenta d’écouter, retenant sa respiration.
Une voix d’homme, posée, glaciale, résonna à travers le haut-parleur minuscule :
« Équipe Un, confirmation du nettoyage ? Le convoi quitte la cale sèche dans six minutes. Ne laissez aucune trace des transporteurs. »
Riley attendit trois secondes, le temps d’analyser les bruits de fond derrière la voix. Un bruit métallique régulier, des cris d’arrimeurs et le mugissement caractéristique d’une grue portuaire de fort tonnage. Le terminal nord. Le secteur de stockage des matières sensibles.
Elle porta le combiné à sa bouche, sa voix ne trahissant aucune émotion :
« Vos deux hommes sont à terre. Le témoin est sous ma protection. Et si votre convoi bouge d’un mètre sur le quai dix-sept, vous découvrirez pourquoi on n’envoie jamais de mercenaires faire le travail des marins. »
Un silence glacial suivit ses paroles à l’autre bout du fil. Puis la voix reprit, avec une pointe de curiosité teintée de venin :
« Mercer. Senior Chief Mercer. Nous n’avions pas prévu que l’instructrice en chef du JMTC prolongerait sa soirée au bar. C’est une complication regrettable pour vous.
— C’est une complication mortelle pour vous », répliqua-t-elle avant de briser l’appareil d’un coup de talon sec sur le sol de ciment.
Elle se tourna vers le jeune soldat, qui maintenait toujours la compresse sur l’abdomen de Frank en sanglotant à moitié.
« Comment tu t’appelles ?
— Jason… Jason Hayes, matelot de deuxième classe, bafouilla-t-il.
— Très bien, Jason. Tu vas rester sur cette plaie jusqu’à ce que les ambulanciers franchissent cette porte. Si tu t’enfuis, tu seras jugé pour désertion et complicité de meurtre au premier degré. Si tu restes et que Frank survit, je dirai au comité de discipline que tu as sécurisé le périmètre sous le feu. Tu as compris ton marché ? »
Le garçon déglutit et hocha la tête avec une ferveur désespérée. « Oui, Senior Chief. Je bouge pas. Je le jure. »
Riley récupéra le Sig Sauer, vérifia l’armement du percuteur, ramassa deux chargeurs supplémentaires dans les gilets tactiques des assaillants morts et franchit la porte arrière sans jeter un regard en arrière.
La nuit côtière l’accueillit dans une bourrasque de pluie fine et d’air salin. L’odeur du fioul lourd et des algues en décomposition montait des bassins de radoub. Le brouillard commençait à rouler entre les hangars en tôle ondulée, transformant les réverbères orange en halots flous et fantomatiques.
Riley ne courut pas en plein milieu de la chaussée. Elle longea la façade en briques des entrepôts désaffectés, utilisant chaque renfoncement, chaque tuyau de descente d’eau comme abri potentiel. Son corps réagissait par pure mémoire musculaire. Des milliers d’heures de répétition dans les kill-houses de Fort Bragg et de Little Creek effaçaient toute hésitation. La peur n’était qu’un paramètre biochimique, un flux d’adrénaline à canaliser pour affûter la vision périphérique et accélérer les réflexes moteurs.
En approchant de la grille du quai dix-sept, elle constata que la guérite de sécurité était vide. La vitre blindée était étoilée par deux impacts de balle, et une silhouette en uniforme de garde portuaire gisait prostrée au pied des barrières levées.
Elle se glissa sous la lisse métallique et progressa vers la cale sèche numéro trois.
Devant l’immense bassin de carénage, une semi-remorque banalisée stationnait, moteur tournant au ralenti dans un grondement sourd d’échappement diesel. Deux conteneurs renforcés de transport de matières radioactives étaient déjà arrimés sur le plateau arrière. Quatre hommes en tenue noire surveillaient le chargement d’un troisième caisson à l’aide d’un chariot élévateur tout-terrain.
Au sommet de la passerelle métallique surplombant le quai se tenait un homme seul, vêtu d’un long imperméable sombre, consultant une tablette lumineuse.
Miller, le camarade vantard du bar, était ligoté à une bitte d’amarrage en fonte quelques mètres plus loin, la bouche couverte de ruban adhésif toilé, tremblant de terreur sous la pluie glacée.
Riley évalua la situation tactique en quatre secondes.
Cinq cibles visibles. Un otage non sécurisé. Un véhicule prêt au départ. Pas d’appui radio disponible sans alerter la chaîne de commandement corrompue qui couvrait visiblement cette opération clandestine. Si elle appelait la police du port, le temps de réponse permettrait au convoi de disparaître dans le dédale des autoroutes côtières.
Elle n’avait qu’un seul avantage : ils ne savaient pas d’où elle attaquerait.