Riley contourna le comptoir d’un bond souple, attrapa le soldat par le col de sa veste et le traîna à l’abri derrière le socle en fonte du juke-box. D’un geste rapide, elle appliqua deux doigts sur sa carotide pour vérifier son pouls, jeta un coup d’œil à son visage ensanglanté et constata que le traumatisme crânien était superficiel.
« Écoute-moi », dit-elle en posant une main ferme sur son front pour forcer son regard à croiser le sien. « Arrête de hurler. Respire par le ventre. Qui vous a suivis depuis le centre de formation ? »
Le jeune homme bafouilla, les dents claquant comme des castagnettes. « On… on n’a rien fait… On devait juste apporter un colis… au dépôt du quai dix-sept… Miller avait besoin de fric… Ils nous attendaient au tournant de l’allée… »
Riley ferma les yeux une demi-seconde pour assembler les pièces du puzzle mental. Le quai dix-sept. La zone de désarmement des navires de surface de la base navale. Ce n’était pas une querelle d’ivrognes qui avait mal tourné. Ces imbéciles avaient servi de passeurs pour quelque chose qu’ils ne comprenaient pas, et leurs employeurs venaient de décider de supprimer les témoins pour verrouiller la chaîne de transmission.
Deux silhouettes vêtues de vestes sombres et de cagoules d’intervention apparurent dans l’encadrement brisé de la porte. Elles ne cherchaient pas à négocier. Le premier homme balaya la salle avec une arme de poing équipée d’un modérateur de son volumineux, pointant méthodiquement chaque recoin.
Frank, le barman, commit l’erreur classique des vétérans trop sûrs de leur vieille méthode : il surgit de derrière son bar pour épauler son fusil.
« Ne bougez plus, bandes d’enfoirés ! » cria-t-il.
Le premier tireur pivota sur son talon sans marquer la moindre surprise. Deux départs étouffés retentirent. Le barman s’effondra lourdement derrière les étagères de spiritueux, touché à l’épaule gauche et à l’abdomen. Les bouteilles de whisky explosèrent dans une gerbe d’alcool et de verre pilé.
Riley n’attendit pas qu’ils inspectent le sol.
Elle rampa le long de la corniche en bois massif, glissant sur le lino graisseux sans émettre le moindre frottement d’étoffe. Arrivée à l’angle du comptoir, elle repéra un tesson de bouteille à fond épais. Elle le saisit par le culot, ses doigts s’adaptant à la prise improvisée avec une précision d’artisan.
Le second tireur avançait entre les tables renversées, son arme pointée vers la cuisine où les derniers clients fuyaient dans un vacarme de casseroles. Il passa à moins d’un mètre du tabouret où Riley était assise quelques minutes auparavant.
Elle jaillit.
Pas d’avertissement, pas de cri d’intimidation. Elle projeta tout son poids vers l’avant, fauchant le genou arrière de l’homme avec le tranchant de sa botte d’intervention. L’articulation plia avec un craquement sourd. Alors que le corps du mercenaire basculait vers le sol, Riley glissa sa main gauche sous son menton pour lui briser l’alignement cervical, tandis que sa main droite enfonçait le culot de verre brisé sous l’aisselle de l’agresseur, là où les plaques de protection balistique laissent passer l’artère sous-clavière.
L’homme étouffa un cri rauque, ses doigts s’ouvrant par réflexe sur la poignée de son arme. Riley récupéra le pistolet avant même qu’il ne touche le sol : un Sig Sauer P226 d’ordonnance navale, portant encore les traces de graisse anticorrosion spécifique aux déploiements amphibies.
L’autre tireur, alerté par la chute de son complice, pivota immédiatement dans sa direction.
Riley plongea sur le côté, pivotant sur son épaule gauche alors que deux balles pulvérisaient le bois du pilier central juste au-dessus de sa tête. Des échardes lui coupèrent la tempe, mais elle ne cligna même pas des yeux. Le temps semblait s’être étiré, chaque milliseconde se découpant en étapes opératoires distinctes.
Elle stabilisa ses deux mains sur la crosse, aligna les mires luminescentes dans l’ombre et pressa la détente à deux reprises. Deux percussions nettes. Deux éclairs dans la pénombre.
La première balle pénétra le sternum de l’agresseur ; la seconde arrêta net sa course au niveau de la gorge. L’homme fut projeté en arrière contre la porte battante avant de glisser sans un mot dans la boue du trottoir extérieur.
Silence.
L’odeur de poudre consumée et d’alcool fort saturait l’atmosphère lourde du bar. Les néons clignotaient au-dessus du comptoir, émettant un bourdonnement électrique désagréable.
Riley se releva d’un mouvement fluide, le souffle court mais régulier. Elle éjecta le chargeur du Sig Sauer d’une pression du pouce, vérifia le décompte des munitions restantes par la fente latérale — treize cartouches —, puis réenclencha le boîtier d’un coup sec du plat de la main.
Elle ne perdit pas une seconde à contempler les morts. Son devoir immédiat n’était pas la vengeance, mais la survie des blessés. C’était la loi d’airain des medics de combat : après le feu, le sang.
Elle contourna le zinc à grandes enjambées pour rejoindre Frank. Le vieil homme gisait parmi les éclats de verre, son sang rouge vif se mêlant aux flaques ambrées de bourbon. Il respirait par saccades, les lèvres bleuies par l’hypoxie naissante.
« Tiens bon, Frank », ordonna-t-elle calmement, sa voix redevenue celle qu’elle utilisait dans les cales des hélicoptères sous le feu de l’artillerie. « Ne parle pas. Économise ton oxygène. »
Elle arracha son propre foulard en coton pour former un bourdonnet compressif qu’elle appliqua sur la plaie abdominale. L’impact à l’épaule saignait abondamment, signe d’une possible lésion de l’artère circonflexe. Ne disposant pas de sa trousse de traumatologie complète restée dans le coffre de son pick-up, elle utilisa la ceinture de son pantalon pour réaliser un garrot de fortune au ras de l’aisselle, serrant la boucle jusqu’à ce que le flot artériel se transforme en un suintement sombre et contrôlable.
Frank gémit sous la douleur du serrage, mais ses yeux reprirent une lueur de lucidité.
« Le… gamin… », souffla-t-il péniblement en désignant la salle d’un mouvement d’yeux.
Riley tourna la tête. Le jeune soldat au nez cassé rampait vers la sortie, fou de terreur.