Ivan se laissa tomber à côté de lui. Ses mains n’étaient plus que des plaies vives, son visage était noirci par la suie, ses cheveux roux roussis par la fournaise.

« Je vous tiens », murmura Ivan entre deux quintes de toux déchirantes. « Je vous tiens, ne bougez pas. »

« Tu es fou… », souffla Ernesto, dont le regard vacillait sous l’effet de l’asphyxie. « Tu aurais pu mourir… »

« Si je meurs, qui va vous pousser à la gare la prochaine fois que vous raterez votre car ? » répondit le jeune homme avec un rire rauque teinté de larmes.

Ivan glissa ses bras meurtris sous les aisselles du vieil homme. D’un effort titanesque, ignorant la brûlure indicible qui lui dévorait les paumes, il hissa Ernesto sur son dos, calant les jambes inertes du vétéran contre ses flancs avec les lambeaux de sa veste de travail.

La sortie du couloir fut une lente agonie.

Chaque pas était un combat contre la pesanteur, contre le manque d’oxygène, contre la tentation infinie de s’écrouler sur le linoléum brûlant et de fermer les yeux pour toujours. Des morceaux de plâtre enflammés tombaient autour d’eux comme une pluie d’enfer.

Ivan ne voyait plus rien. Il avançait à l’aveugle, guidé uniquement par la fraîcheur relative de l’air qui provenait de la cage d’escalier sud.

« Encore dix mètres… », marmonnait-il pour lui-même, la salive sèche, la gorge en feu. « Encore cinq marches… Tu ne tombes pas, Ivan. Ne le laisse pas tomber. Pas aujourd’hui. Pas lui. »

Au moment où il atteignit le palier du premier étage, le plancher du couloir nord s’effondra derrière eux dans un rugissement terrifiant de poutres fracassées et de flammes qui jaillirent vers le ciel d’hiver.

Ivan bascula dans la volée de marches restante. Il roula sur lui-même, protégeant le corps d’Ernesto de ses propres bras et de son torse, encaissant les chocs contre les arêtes de béton jusqu’au bas de l’escalier.

Des mains vigoureuses les saisirent enfin.

Maxime et deux pompiers équipés de masques respiratoires les tirèrent hors du bâtiment en flammes vers la cour enneigée où les gyrophares bleus tournoyaient dans la nuit blanche.

Ivan fut allongé sur un brancard, un masque à oxygène plaqué sur le visage. À côté de lui, sur un brancard jumeau, Ernesto Valera serrait de sa main valide les doigts calcinés du jeune homme.

Les deux hommes ne dirent pas un mot. Leurs respirations sifflantes résonnaient à l’unisson dans le vacarme des lances à incendie et de la tempête qui s’essoufflait enfin.

VII. Le Verdict du Temps
Un an jour pour jour après les événements de la gare routière centrale, l’automne avait à nouveau jeté son manteau de feuilles dorées sur les trottoirs de la ville.

Le hall de la gare était une fois de plus bondé. C’était l’heure de pointe du matin. Des centaines de voyageurs se croisaient sans un regard, leurs yeux rivés sur les panneaux d’affichage électroniques ou sur les écrans de leurs téléphones, emportés par la frénésie mécanique de l’existence moderne.

Au quai numéro quatre, l’autocar de dix heures pour la haute vallée venait d’ouvrir ses portes.

Un vieil homme en fauteuil roulant s’avança lentement vers la rampe d’accès métallique. Ses cheveux étaient d’une blancheur immaculée, son visage strié de rides profondes comme les ravins de sa terre natale. Sur sa veste de laine sombre, une série de médailles fraîchement nettoyées brillaient sous l’éclairage de la gare, avec au centre, l’Étoile de la République au ruban cramoisi.

Derrière lui, poussant fermement et avec une maîtrise parfaite les poignées du fauteuil, se tenait un jeune homme aux cheveux roux coupés court.

Ses mains portaient les marques indélébiles de profondes cicatrices thermiques, mais ses gestes étaient d’une douceur et d’une précision infaillibles. Il portait l’uniforme bleu pétrole des agents de médiation et d’assistance aux personnes à mobilité réduite de la régie des transports métropolitains.

La rampe automatique du car commença à se déployer lentement, avec son grincement pneumatique habituel qui prenait de longues secondes.

Derrière eux, un voyageur d’une trentaine d’années, vêtu d’un costume élégant, portant une mallette en cuir et une montre dorée au poignet, poussa un soupir d’agacement théâtral.

« Dépêchez-vous un peu ! » lança l’homme d’une voix sèche et hautaine en consultant nerveusement sa montre. « Il y a des gens qui ont des réunions importantes ! Vous croyez que le monde a le temps d’attendre vos manœuvres ? »

Ivan s’arrêta net.

Le jeune homme en costume s’avança d’un pas, prêt à insister avec mépris.

Mais Ivan se retourna lentement. Il ne cria pas. Il ne leva pas la main. Il ne manifesta aucune colère.

Il regarda simplement l’usager pressé avec des yeux calmes, immenses, empreints d’une gravité tranquille qui semblait avoir traversé les flammes de la terre et le froid des tombes.

Le voyageur pressé croisa ce regard. Il vit les mains cicatrisées d’Ivan posées sur le métal du fauteuil. Il vit les médailles suspendues sur la poitrine du vieil homme. Et, sans savoir exactement pourquoi, sentant un frisson inexplicable lui glisser le long de l’échine, l’homme en costume baissa lentement les yeux, recula d’un pas et rangea sa montre au fond de sa poche.

« Prenez votre temps », murmura l’homme d’une voix désormais humble et mal assurée. « Nous ne sommes pas si pressés que cela. »

Ivan esquissa un léger sourire et fit signe de la tête au chauffeur de lancer la montée.

« Tu vois, Ivan », murmura doucement Ernesto sans se retourner, la voix portée par le vent d’automne qui s’engouffrait sous la verrière du quai, « il suffit parfois d’un seul homme qui sait attendre pour que le reste du monde réapprenne à marcher droit. »

Ivan poussa délicatement le fauteuil sur la rampe d’acier, franchissant le seuil du car sous le regard respectueux et silencieux de la foule qui s’écartait d’elle-même, formant une haie d’honneur silencieuse pour ceux qui savaient enfin ce que valait le poids d’une vie d’homme.