« C’est le gazoduc secondaire près de l’ancien tunnel ! Une coulée de boue et de roche a fracturé la conduite principale sous le col de l’Aigle. Les flammes se propagent aux réserves de fuel de l’usine chimique désaffectée à mi-pente. Le vent pousse le nuage toxique et les braises droit vers l’aile est de notre établissement ! »

Ivan se leva d’un bond :

« Les pompiers ? »

« Bloqués par trois congères géantes en bas du col », répondit Maxime, le visage assombri par une tension extrême. « Ils n’arriveront pas avant une heure et demie. Les évacuations doivent se faire immédiatement vers le bâtiment ouest, le seul qui soit équipé d’un sas de confinement indépendant. Mais le système électrique de l’ascenseur principal vient de griller sous la surtension. Il faut descendre les patients des étages à bras d’homme par les escaliers de secours ! »

Le centre comptait encore trente-huit pensionnaires ce soir-là, dont une quinzaine d’alités complets et plusieurs vétérans en fauteuil roulant.

« Ivan », dit Maxime en le fixant droit dans les yeux, « c’est maintenant qu’on voit de quel bois tu es fait. On a soixante minutes avant que les fumées de sulfure n’envahissent le deuxième étage. Tu as le droit d’évacuer par la sortie basse dès maintenant si tu as peur. Ton contrat de travaux d’intérêt général est officiellement terminé depuis dix-huit heures. »

Ivan regarda la blouse blanche qu’il portait, puis tourna la tête vers le couloir où commençaient à retentir les appels angoissés des premiers patients désorientés par l’obscurité.

« Taisez-vous et donnez-moi un brancard », répondit le jeune homme sans l’ombre d’une hésitation.

Ce qui suivit entra dans la mémoire du personnel médical comme l’une des nuits les plus éprouvantes de l’histoire de l’établissement.

Dans la pénombre striée par les reflets rouges de l’incendie qui montait de la vallée, Ivan et Maxime devinrent des bêtes de somme. Les escaliers en colimaçon du vieux bâtiment étaient étroits, glissants et saturés d’un air de plus en plus piquant.

Ivan porta sur son dos une vieille dame de quatre-vingts ans atteinte de sclérose en plaques, descendant les marches marche après marche dans le noir complet, guidé seulement par la voix d’une infirmière tenant une lampe torche. À peine l’avait-il déposée dans le sas sécurisé du rez-de-chaussée qu’il remontait quatre à quatre les marches vers l’enfer du deuxième étage.

Ses poumons brûlaient. Ses cuisses tremblaient sous l’acide lactique. Une poutre du toit extérieur venait de s’effondrer contre la façade, projetant des éclats de verre brûlant à travers les fenêtres du couloir central.

Au cinquième voyage, alors que la fumée noire et âcre commençait à ramper le long du plafond comme un reptile monstrueux, Ivan s’arrêta, pris d’une angoisse soudaine.

« Où est Ernesto ? » hurla-t-il à travers son masque de gaze improvisé.

Maxime, qui descendait deux hommes en fauteuil avec l’aide d’un ambulancier bénévole, secoua la tête avec désespoir :

« Sa chambre est au bout de l’aile nord ! Le faux plafond s’est écroulé devant sa porte ! L’accès est bloqué par des débris en feu ! On ne peut plus passer sans équipement lourd ! Les pompiers arrivent, ils s’en occuperont ! »

« Les pompiers sont encore à vingt minutes ! » cria Ivan, la voix déchirée par la fumée. « Dans vingt minutes, il sera asphyxié ! »

« Ivan, non ! C’est un ordre ! C’est trop dangereux ! La structure va lâcher ! »

Pour la seconde fois de sa vie, Ivan n’écouta pas les ordres. Mais cette fois-ci, ce n’était pas par arrogance ou par mépris des règles. C’était par une impérieuse, une absolue nécessité de sauver ce qui devait l’être.

Il arracha un extincteur à poudre accroché au mur, imbiba une serviette d’eau dans une bassine d’appoint et s’élança dans le couloir nord, plongeant délibérément dans le rideau de fumée suffocante.

VI. Le Poids d’un Homme
La chaleur était insoutenable. Le plastique des dalles de sol fondait sous la semelle de ses sabots médicaux. Ivan avançait courbé en deux, la serviette mouillée plaquée sur son nez et sa bouche, les yeux plissés pour résister aux vapeurs toxiques qui lui arrachaient des larmes de sang.

Devant la chambre d’Ernesto, une masse de plâtre, de rails métalliques tordus et de planches de chêne incandescentes barrait le passage.

« Ernesto ! » cria Ivan de toutes ses forces, tapant sur l’extincteur avec un morceau de métal. « Ernesto ! Vous m’entendez ? »

De l’intérieur de la pièce parvint un faible coup sourd contre le battant de la porte.

« Ivan… ? » la voix était rauque, brisée par la toux. « N’entre pas… Va-t’en… La toiture est prête à tomber… »

« Fermez-la, mon commandant ! » hurla Ivan avec une fureur désespérée. « Vous n’avez pas survécu à Saint-Amand pour mourir comme un rat dans un incendie de chaudière ! »

Ivan dégoupilla l’extincteur et balaya les flammes les plus vives d’un jet continu de poudre blanche étouffante. La fumée devint opaque, irrespirable. Sans attendre que la température baisse, il empoigna une poutre encore fumante à mains nues.

La douleur fut fulgurante. La peau de ses paumes grésilla au contact du bois brûlant, mais Ivan ne lâcha pas prise. Poussant un hurlement guttural qui lui déchira les entrailles, il bandât tous les muscles de son dos et souleva le pan de charpente de quelques dizaines de centimètres, le jetant sur le côté dans un fracas d’étincelles.

Il défonça le bas de la porte en bois d’un coup de talon rageur et rampa à l’intérieur de la chambre.

Ernesto gisait au sol, près de la fenêtre dont les vitres avaient éclaté sous le souffle de l’explosion extérieure. Son fauteuil roulant était renversé, ses roues faussées par la chute d’un meuble. Le vieillard avait réussi à s’enrouler dans une couverture de laine pour se protéger des tisons, mais ses lèvres étaient déjà bleutées par le monoxyde de carbone.