« Édouard… ? » murmura le vétéran en tentant de se redresser. « Mon Dieu, le petit stagiaire de la préfecture… Celui qui refusait de lâcher son dossier d’urbanisme même quand la fumée nous brûlait les yeux ! »

Édouard tomba littéralement à genoux au pied du lit d’hôpital, enfouissant son front contre la couverture rude, incapable de retenir les sanglots qui lui déchiraient la gorge.

« Pardonnez-moi, mon commandant… Je vous en supplie, pardonnez-moi… Je n’ai pas su élever mon fils. J’ai couru après l’argent, après le pouvoir, après les réunions du conseil municipal… J’ai laissé grandir un monstre sous mon propre toit. »

Maxime se leva d’un bond, prêt à intervenir, mais le geste d’Ernesto l’arrêta net.

« Relève-toi, Édouard », ordonna le vieil homme d’une voix ferme mais empreinte d’une douceur paternelle. « Un homme de ton âge ne s’agenouille pas ainsi. Lève-toi et regarde-moi. »

Le conseiller municipal obéit péniblement, essuyant ses larmes d’un revers de manche tremblant.

Derrière lui, Ivan n’avait pas bougé d’un millimètre. Ses poings étaient serrés à l’intérieur des poches de son blouson. Il semblait déchiré entre une terreur panique et un réflexe de fierté agonisante qui refusait encore de s’avouer vaincu.

« Et toi, viens ici », dit Ernesto à l’intention du jeune homme.

Ivan hésita, fit un pas en avant, puis s’arrêta, incapable de soutenir le regard d’acier du vieillard.

« Tu as peur de quoi, gamin ? Que je te demande réparation ? Que je demande à ton père de me payer un fauteuil motorisé en titane avec l’argent de ses commissions ? » Ernesto eut un petit sourire sans joie. « Je n’ai que faire de vos richesses. Mais la justice des hommes a ses propres voies. Ton procès aura lieu dans trois mois. Les vidéos sont partout sur les réseaux. Même si ton père vendait son âme pour acheter le silence des juges, l’opinion publique réclame ta tête sur un plateau d’argent. »

« Je… je sais », réussit à articuler Ivan, la gorge si sèche qu’il crut avaler du sable. « Les gens… ils ont retrouvé mon adresse. Ils ont caillassé ma voiture devant chez moi il y a deux heures. Mon employeur m’a envoyé un courriel de licenciement avant même que je n’arrive au commissariat. »

« Tu découvres la fragilité du monde moderne », répliqua Ernesto avec calme. « Tu croyais que la force appartenait à celui qui marche vite et qui pousse les faibles. Mais la société est une meute, Ivan. Quand elle sent l’odeur du sang d’un lâche, elle le déchiquette sans pitié. Aujourd’hui, c’est toi qui es tombé du trottoir. Et personne ne viendra t’aider à te relever. »

Ivan s’effondra sur une chaise d’appoint, la tête entre les mains.

« Alors quoi ? Ma vie est détruite. Vous avez gagné. Vous êtes content ? »

« Tu n’as rien compris », intervint Maxime d’une voix grondante. « Le commandant n’a jamais cherché à détruire qui que ce soit. S’il avait voulu ta perte, tu serais encore en cellule disciplinaire avec un mandat de dépôt pour tentative d’homicide. »

Ernesto posa sa main calleuse sur l’épaule de son ancien compagnon d’armes pour l’apaiser, puis s’adressa de nouveau à Ivan :

« Ta vie n’est pas détruite, fiston. Elle vient seulement de commencer. Jusqu’à ce matin, tu n’étais qu’une ombre inutile qui consommait de l’air et de l’espace. La justice fera son travail, et tu auras une peine à purger. Mais moi, je te propose un marché. Une chance unique de ne pas devenir définitivement l’ordure que tout le pays voit sur ses écrans. »

Ivan releva des yeux incrédules.

« Quel marché ? »

« Tu refuseras les avocats payés par ton père. Tu plaideras coupable. Et au lieu de demander une dispense ou une simple amende que ton père réglerait d’un chèque dédaigneux, tu demanderas au juge d’exécuter l’intégralité de ta peine sous forme de travaux d’intérêt général au centre de rééducation motrice des vétérans et des polytraumatisés civils de Saint-Amand. »

Le silence retomba dans la chambre, plus dense que jamais.

« Trois cents heures », précisa Ernesto. « Tu seras sous la tutelle directe de Maxime. Tu changeras les draps, tu nettoieras les bassins, tu pousseras les fauteuils de ceux qui ont perdu leurs jambes au service des autres ou dans les drames du quotidien. Et pas une seule seconde tu ne pourras te dérober. Si tu abandonnes, si tu te plains une seule fois, je me porterai partie civile avec les plus grands ténors du barreau et je ferai en sorte que tu passes deux années pleines derrière les barreaux d’une prison d’État. Qu’en dis-tu ? »

Ivan regarda son père, qui hocha la tête avec une fermeté implacable. Puis il regarda Maxime, dont le gabarit d’athlète et l’expression sévère promettaient un enfer quotidien. Enfin, il plongea son regard dans les yeux d’Ernesto, où ne brillait aucune soif de vengeance, mais une exigence terrible, celle d’un homme qui savait ce qu’il en coûtait d’arracher une âme au néant.

« J’accepte », murmura le jeune homme, le regard terrassé mais résolu.

IV. L’Épreuve du Miroir
Le centre de rééducation de Saint-Amand n’avait rien d’un havre de paix. C’était un vaste bâtiment de briques rouges et de verre, adossé aux collines boisées qui dominaient l’ancien site de la catastrophe ferroviaire. L’odeur d’éther, d’antiseptique et de sueur âcre flottait en permanence dans les longs couloirs où résonnait le bruit métallique des barres parallèles et le souffle court des corps qui réapprenaient à se mouvoir.

Le premier jour d’Ivan commença à cinq heures trente du matin.

Maxime l’attendait au vestiaire avec une blouse blanche grossière et une paire de sabots médicaux.

« Tes téléphones restent dans le casier », annonça Maxime sans le moindre préambule amical. « Pas d’écouteurs, pas de montres connectées. Si je te vois toucher un écran pendant ton service, je double tes heures de corvée de sol. »