Claire regarda les photos de la durite sectionnée, puis le dossier préparé par son défunt mari. Un plan audacieux, téméraire et impitoyable se dessina dans son esprit.
« Ce soir, c’est le gala caritatif annuel de la Chambre de Commerce au Palais des Congrès », dit-elle calmement. « Robert est censé y recevoir la médaille d’honneur de la ville des mains du préfet. Tous les médias régionaux, les magistrats et les industriels y seront. »
Marc écarquilla les yeux, comprenant instantanément où elle voulait en venir. « Claire… c’est extrêmement dangereux. S’ils t’interceptent avant… »
« Ils ne m’intercepteront pas si c’est moi qui viens à eux. Ils pensent que je suis une bête traquée, apeurée et blessée, prête à négocier pour sauver la garde de mon fils. Nous allons leur donner exactement ce qu’ils attendent. »
La Trappe se Referme
À dix-neuf heures trente, le Palais des Congrès resplendissait de mille feux. Les limousines noires déposaient l’élite financière et politique locale sur un tapis rouge impeccable. Les flashs des photographes crépitaient dans le grand hall d’honneur tapissé de velours pourpre.
Au centre de l’attention, Robert Bennett, impeccable dans un smoking sur mesure, affichait une aisance souveraine. À ses côtés, Diane, parée de bijoux étincelants, souriait aux photographes, bien qu’un œil averti pût déceler la nervosité fébrile qui faisait tressaillir sa tempe. Emily, quant à elle, portait un maquillage épais pour masquer l’hématome naissant sur l’arête de son nez, restant collée aux pas de son père comme une ombre inquiète.
Mercier, le notaire, s’approcha discrètement de Robert et lui glissa à l’oreille :
« La police a repéré sa voiture abandonnée près de la gare routière. Elle a pris des billets de car sous un faux nom vers la capitale. Elle fuit. »
Robert eut un rictus de mépris. « Parfait. Dès demain matin, le juge signera le mandat d’arrêt pour soustraction de mineur et me nommera tuteur provisoire d’Evan. À midi, les terrains de Phare-Nord seront vendus. Cette petite idiote a toujours été incapable de mener une bataille jusqu’au bout. »
Mais alors qu’il levait sa flûte de champagne pour trinquer avec un député, le téléphone personnel de Robert vibra dans sa poche intérieure. Un message provenant d’un numéro masqué :
« Je suis dans les salons privés du premier étage, au salon Saphir. Seul avec Mercier. Signe la renonciation aux poursuites et garantis-moi la garde d’Evan à l’étranger, et je te signe la cession définitive des terrains tout de suite. Si tu amènes la police, je brûle les titres originaux devant vous. Tu as cinq minutes. »
Robert sentit un afflux d’adrénaline pure lui monter au cerveau. « Elle est là », chuchota-t-il à Mercier et Emily. « Au premier étage. Elle capitule. »
« Robert, fais attention, c’est peut-être un piège », avertit Diane, soudain terrifiée.
« Quel piège ? Elle est seule, désespérée et elle veut fuir avec son mioche ! » siffla Robert. « Emily, Mercier, venez avec moi. Diane, reste ici et retiens les journalistes. Dès que j’ai cette signature, nous sommes intouchables. »
Laissant la foule scintillante au rez-de-chaussée, les trois complices empruntèrent l’escalier dérobé réservé au personnel et montèrent au premier étage. Les couloirs feutrés étaient déserts, les salons de réception privés n’étant pas réservés ce soir-là.
Ils arrivèrent devant la lourde porte en chêne du salon Saphir. Robert posa la main sur la poignée, échangea un regard féroce avec sa fille et son notaire, puis poussa le battant.
La pièce était plongée dans une pénombre tamisée, éclairée seulement par une petite lampe de bureau posée sur une table ronde au centre. Assise sur une chaise à dossier haut, vêtue d’un imperméable sombre, Claire les attendait. Elle avait le visage pâle, les traits tirés, et un dossier volumineux reposait sous sa main gauche.
« Tu as été bien lente à comprendre où était ton intérêt, ma fille », railla Robert en refermant la porte à clé derrière lui avec un clic sinistre.
Emily avança de deux pas, les yeux pleins de fiel : « Tu vas payer pour mon nez, petite garce. »
« Taisez-vous », ordonna Claire sans trembler. « Mercier, où sont les papiers ? »
Mercier sortit de sa sacoche en cuir les liasses de documents préparées d’avance : un acte de cession totale de tous les droits fonciers et maritimes de la société de Thomas au profit d’un compte offshore contrôlé par Robert Bennett, assorti d’une clause d’abandon d’autorité parentale dissimulée sous des termes techniques.
« Signe ici, ici et au bas de chaque page », ordonna Mercier en posant un stylo en or sur la table.
Claire ne prit pas le stylo. Elle leva les yeux vers son père, son regard d’une intensité insoutenable.
« Avant que je signe, réponds-moi, père. Pour la seule et unique fois de ta misérable existence, dis-moi la vérité. Evan a trois ans. Il n’a plus de père. C’est toi qui as fait couper les freins de la voiture de Thomas ? »
Robert laissa échapper un petit rire sarcastique, gonflé d’un sentiment de toute-puissance absolue. Devant sa fille soumise et ses deux complices, dans cette pièce close, il ne ressentait plus la moindre prudence.
« Et quand bien même ce serait le cas, Claire ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Thomas était un imbécile arrogant qui refusait de voir la réalité en face. Il menaçait de ruiner ma vie, de détruire notre nom de famille pour des principes moraux d’un autre siècle ! Il a eu ce qu’il méritait sur cette falaise. Une simple pichenette mécanique, et le problème était réglé. Et si tu n’avais pas été aussi stupide cet après-midi, ton précieux Evan n’aurait pas eu à recevoir une gifle pour te faire plier. Tu aurais signé gentiment, et nous serions tous en train de dîner ensemble. »
« Tu as tué le père de mon enfant », répéta Claire, la voix brisée mais parfaitement audible. « Et toi, Emily ? Tu le savais ? »