À cet instant précis, Claire comprit que Thomas avait anticipé la folie des grandeurs des Bennett. Il s’était préparé au pire.
Les Pièces Manquantes
Quarante minutes plus tard, Claire s’engageait dans une ruelle discrète de la zone artisanale de la ville voisine. Elle gara son véhicule à l’abri d’un grand hangar désaffecté derrière lequel se trouvait une modeste maisonnette entourée de cyprès.
Marc Vasseur ouvrit la porte avant même qu’elle n’ait eu le temps de frapper. Grand, le regard aiguisé sous des sourcils épais, il jeta un coup d’œil circulaire dans la rue avant de tirer Claire et l’enfant à l’intérieur.
« Entre vite. Tu es suivie ? » demanda-t-il à voix basse.
« Non. J’ai coupé le GPS et pris les départementales secondaires. »
Marc verrouilla trois serrures de sécurité, tira les rideaux épais et se tourna vers eux. En voyant le pantalon déchiré de Claire, sa cheville enflée et la marque encore visible sur la joue d’Evan, ses mâchoires se contractèrent violemment.
« Qu’est-ce qu’ils ont fait ? » grogna-t-il.
Tandis que Marc installait le petit garçon dans un coin douillet avec un verre de lait chaud et des crayons de couleur, Claire lui raconta chaque seconde du cauchemar : l’assiette arrachée, la claque de Diane, la poussette délibérée d’Emily dans l’escalier, et la phrase fatale lâchée par Robert avant de vouloir lui faire signer des documents sous la contrainte.
Marc écouta sans l’interrompre, les bras croisés, le visage de marbre. Lorsqu’elle eut terminé, il poussa un long soupir chargé de gravité.
« Ils sont aux abois, Claire. Bien plus que tu ne l’imagines. »
Il se dirigea vers son bureau métallique, ouvrit un coffre-fort encastré dans le mur et en sortit une épaisse chemise cartonnée noire.
« Thomas est venu me voir dix jours avant sa mort », commença Marc en posant le dossier sur la table basse. « Il avait découvert que l’entreprise de ton père servait de façade pour blanchir d’énormes sommes d’argent issues de malversations immobilières à l’étranger. Robert était criblé de dettes auprès d’un cartel d’investisseurs sans scrupules. Le seul moyen pour lui d’échapper à la faillite et à la prison était d’obtenir les terrains côtiers de Thomas pour les revendre à un consortium étranger avec une plus-value colossale. »
Claire porta une main tremblante à sa bouche : « Thomas avait refusé de vendre… »
« Thomas avait catégoriquement refusé », confirma Marc. « Pire encore : il avait prévenu Robert qu’il allait déposer l’ensemble des preuves comptables chez un procureur fédéral s’il ne cessait pas ses pressions. Trois jours plus tard, la voiture de Thomas basculait dans le ravin de Saint-Alban. »
« Tu as la preuve qu’il a été assassiné ? » demanda Claire, les larmes lui brûlant les yeux.
Marc ouvrit la chemise noire. À l’intérieur se trouvaient des photographies en haute définition du système de freinage de la berline de Thomas, prises la nuit même du drame dans un garage clandestin, avant que Robert ne fasse détruire l’épave.
« Regarde ici », montra Marc du doigt. « La durite de liquide de frein n’a pas lâché d’usure. Elle a été incisée avec une lame chirurgicale. Une coupure nette, conçue pour ne céder que lorsque la pression hydraulique atteindrait son maximum dans une descente rapide. C’était un meurtre prémédité avec préméditation absolue. »
La pièce sembla tourner autour de Claire. Le père qui l’avait élevée, la mère qui lui avait appris à marcher, la sœur avec qui elle avait partagé son enfance… Tous étaient complices, directement ou par leur silence complaisant, de l’exécution méthodique du père de son fils.
« Mais ce n’est pas tout », poursuivit Marc d’une voix encore plus sombre. « Thomas savait ce dont ils étaient capables. Il a placé la totalité des titres de propriété de Phare-Nord dans un trust inviolable. La seule manière légale pour que ces terrains changent de mains était une procuration irrévocable signée de ta main… ou ta disparition définitive, laissant la tutelle d’Evan à tes parents biologiques. »
Claire serra les poings jusqu’à ce que ses ongles s’enfoncent douloureusement dans sa chair.
« C’était le plan de cet après-midi », souffla-t-elle. « Si je signais sous la terreur, ils gagnaient. Si je tombais dans l’escalier et perdais la vie ou la raison, ils gagnaient aussi. »
« Exactement. Et comme tu as réussi à t’échapper, Robert est en train de déclencher le plan d’urgence. À cette heure-ci, le procureur de permanence, qui est un associé de chasse de ton père, a probablement déjà reçu une déposition affirmant que tu as fait une crise psychotique et enlevé ton propre enfant. »
Evan leva ses grands yeux innocents vers sa mère depuis son coin de jeu : « Maman, on rentre à la maison avec papa ? »
Le cœur de Claire se déchira en mille lambeaux, mais au milieu de cette douleur infinie, quelque chose de neuf et d’indestructible prit racine : une soif absolue de justice. Les Bennett avaient sous-estimé la fille cadette qu’ils avaient toujours reléguée au rang de spectatrice silencieuse.
« Non, mon chéri », répondit doucement Claire en s’approchant de lui pour lui embrasser le front. « Papa n’est plus là, mais maman va s’assurer que personne ne te fera plus jamais de mal. Plus jamais. »
Elle se tourna vers Marc, son regard brillant d’une détermination glacée.
« Qu’avons-nous pour les détruire ? »
Marc esquissa un mince sourire sans joie. « Thomas n’a pas seulement sécurisé les terrains. Il a enregistré toutes ses conversations avec Robert pendant les six derniers mois. Et moi, j’ai passé les six dernières semaines à pirater les comptes bancaires offshore de Mercier et des Bennett. Nous avons de quoi les envoyer tous derrière les barreaux pour le reste de leurs jours. Mais il y a un problème. »
« Lequel ? »
« Si nous déposons simplement plainte au commissariat local, le dossier sera étouffé par les relations de ton père avant même d’atteindre un juge d’instruction indépendant. Il faut forcer le système. Il faut que Robert s’incrimine lui-même publiquement, devant des témoins incontestables, sans aucune porte de sortie. »