Elle serra Evan d’un bras, pivota sur son pied valide malgré une douleur cuisante à la cheville, et attrapa de sa main libre la lourde carafe en cristal remplie d’eau posée sur la desserte à côté d’elle. Elle la projeta violemment sur le parquet ciré aux pieds de Robert.
Le verre explosa dans un fracas retentissant, projetant de l’eau et des éclats tranchants partout. Robert recula avec un juron, trébuchant sur les débris.
« Emily ! Arrête-la ! » hurla Diane en lâchant son plat.
Claire n’attendit pas. Elle s’élança non pas vers la porte d’entrée principale, qu’elle savait verrouillée de l’intérieur par le système électronique de son père, mais vers la cuisine attenante menant à la buanderie et au jardin d’hiver.
Emily surgit pour lui couper la route, les ongles en avant, la mâchoire serrée par une haine purement jalouse. « Tu ne partiras pas d’ici avec ce pognon ! »
Claire n’hésita pas une fraction de seconde. Protégeant la tête d’Evan de son épaule, elle envoya son sac à main lourdement ferré en plein visage de sa sœur. Le coup porta au nez. Emily poussa un hurlement de douleur, tituba en arrière et s’écroula contre le buffet familial, brisant une rangée d’assiettes anciennes.
Diane tenta de s’interposer sur le seuil de la cuisine, mais la détermination sauvage d’une mère défendant son enfant pétrifia la vieille femme. Claire la poussa d’un coup d’épaule autoritaire, traversa la cuisine en trombe, ouvrit d’un coup sec le loquet de la porte de service et s’engouffra dans l’allée gravillonnée sous une pluie battante qui venait de commencer à noyer le parc.
Le tonnerre grondait au loin. Evan pleurait, transi par l’averse soudaine. Claire boitait lourdement, chaque pas arrachant une grimace à son visage trempé de pluie et de larmes, mais l’adrénaline la portait. Elle atteignit son break familial garé près de la grille, ouvrit la portière arrière, sangla Evan dans son siège auto en une poignée de secondes et s’installa derrière le volant.
Dans le rétroviseur, elle vit la silhouette de Robert surgir sous le porche de la maison, brandissant un téléphone à l’oreille, le visage tordu par une rage démoniaque. Claire mit le contact, enclencha la marche arrière, fit crisser les pneus sur le gravier et franchit la grille ouverte quelques instants avant que le mécanisme automatique ne se referme.
Elle était libre, mais la traque ne faisait que commencer.
Le Spectre du Passé
Sur l’autoroute glissante menant vers le centre-ville, les essuie-glaces battaient une cadence frénétique. À l’arrière, Evan s’était enfin calmé, épuisé par ses larmes, serrant son petit doudou en peluche contre lui.
Claire essuyait le sang qui coulait de son coude écorché tout en maintenant le volant d’une main ferme. Son esprit tournait à plein régime.
La phrase de Robert n’était pas seulement une confirmation de son complot immédiat. Elle venait de réveiller un doute atroce qui la rongeait depuis six mois.
« Thomas… » pensa-t-elle, la gorge nouée.
Le rapport de police avait conclu à une perte de contrôle du véhicule de son mari sur la falaise de Saint-Alban, sous prétexte d’un freinage manqué dans un virage serré. Mais Robert avait été la dernière personne à voir Thomas vivant ce soir-là pour une « réunion d’affaires informelle ». Et c’était Robert qui s’était empressé d’envoyer la carcasse de la voiture à la casse avant même que des expertises indépendantes approfondies ne soient menées, prétextant vouloir « abréger le calvaire de sa fille ».
Si Robert Bennett était prêt à orchestrer une agression physique violente contre sa propre fille et son petit-fils pour des parcelles foncières, de quoi d’autre avait-il été capable six mois auparavant ?
Son téléphone, connecté au tableau de bord, se mit soudain à sonner. L’écran afficha : Maître Paul Mercier – Notaire.
Claire hésita, puis appuya sur le bouton du kit mains libres.
« Claire ? Dieu merci, vous répondez », fit la voix mielleuse et hypocrite du notaire de famille, un vieil ami d’enfance de Robert. « Votre père vient de m’appeler dans un état de panique épouvantable. Il m’a dit que vous aviez fait une crise de démence, que vous aviez agressé votre sœur et pris la fuite avec l’enfant sans vos médicaments. Claire, écoutez-moi… pour votre propre bien et celui d’Evan, arrêtez-vous. Une équipe médicale et les services de protection de l’enfance sont déjà alertés. »
Un frisson d’horreur parcourut l’échine de Claire. Ils inversaient déjà les rôles. Grâce à leur influence politique et financière dans la région, ils allaient la faire interner d’office pour instabilité psychologique post-traumatique, retirer la garde d’Evan à une mère jugée « dangereuse », et confier la tutelle légale de l’enfant et de ses biens à Robert et Diane.
« Écoutez-moi très attentivement, Mercier », répondit Claire d’une voix d’acier qui fit taire le notaire. « Vous et Robert avez peut-être maquillé le meurtre de mon mari. Mais si vous vous approchez d’Evan ou de moi, je ferai exploser chaque transaction occulte que vous avez passée avec le groupe Bennett ces dix dernières années. »
« Qu… quoi ? De quoi parlez-vous ? » bégaya le juriste.
Claire raccrocha sans répondre et éteignit immédiatement la géolocalisation de son véhicule. Elle savait qu’elle ne pouvait pas rentrer chez elle : ils y enverraient la police ou des hommes de main sous couvert de « signalement psychiatrique ». Elle ne pouvait pas non plus aller dans un hôtel classique.
Il n’y avait qu’un seul endroit sur terre où elle pouvait trouver refuge, et une seule personne qui n’avait jamais été compromise par les millions des Bennett : Marc Vasseur.
Marc était un ancien officier de gendarmerie reconverti dans l’investigation privée, mais surtout, il avait été le frère d’armes et le meilleur ami d’enfance de Thomas. C’était lui qui, lors des funérailles, avait murmuré à l’oreille de Claire : « Si un jour tu as l’ombre d’un doute sur ce qui s’est passé cette nuit-là, appelle-moi. Ne fais confiance à personne. Surtout pas à ta famille. »