Julien se leva, écrasa son mégot dans une soucoupe de porcelaine fine et croisa les bras sur sa poitrine.

« C’est pour cela que tu m’as appelé, n’est-ce pas, Mère ? Pas pour renouer avec le fils banni, mais parce que tu avais besoin d’un flic corrompu pour installer des micros dans les plinthes et poser un traceur sur son compte suisse. Tu savais que je ne reculerais devant rien pour un chèque de deux cent mille euros. »

Blanche ne baissa pas les yeux. « Tu as toujours eu ton prix, Julien. Au moins, avec toi, les règles sont claires. On paye, et le travail est fait. »

Thomas recula vers la porte, incapable de respirer le même air que ces deux êtres qu’il croyait être sa famille. Sa vie entière venait de voler en éclats. Son mariage idyllique n’avait été qu’une machination de vengeance; sa piété filiale, le jouet d’une matriarche machiavélique capable de provoquer la mort d’un homme et d’orchestrer sa propre tentative d’assassinat pour préserver un empire fondé sur la boue.

« Où vas-tu ? » lui demanda Julien en voyant son frère attraper sa veste sur le porte-manteau de l’antichambre.

« Loin d’ici, souffla Thomas, le regard vide. Loin de vous. Loin de ce caveau. »

« Tu ne peux pas partir, intervint sèchement Blanche, sa voix retrouvant toute sa superbe autoritaire. La police va vouloir t’interroger. Tu es le témoin principal. Tu dois déclarer que cette femme s’est jetée sur moi sans provocation. Tu dois protéger l’honneur des Réville. Les journalistes régionaux seront là dès demain matin. Le vignoble… »

« Au diable votre vignoble ! hurla Thomas, sa voix faisant trembler les suspensions de cristal du salon attenant. Au diable votre nom, au diable vos vignes et vos bouteilles à trois cents euros ! Vous êtes des cadavres ambulants ! Vous avez détruit une famille entière, vous avez brisé cette fille jusqu’à en faire un monstre, et vous êtes fière de vous ? »

Sans un regard en arrière, il franchit le perron. La brise glaciale d’octobre fouetta son visage trempé de sueur. Dans la cour, le dernier véhicule de gendarmerie s’apprêtait à démarrer. À travers la vitre teintée et grillagée à l’arrière du fourgon, Thomas aperçut le visage d’Éléonore — ou plutôt de Camille. Le reflet des gyrophares bleus baignait ses traits d’une lumière fantomatique. Elle ne pleurait plus. Ses yeux croisèrent ceux de l’homme qu’elle avait trompé pendant sept ans, et pour la première fois, Thomas y vit une tristesse infinie, dénuée de haine. Elle hocha très lentement la tête, un adieu silencieux, avant que le véhicule ne prenne le virage menant aux grilles du domaine.

Thomas ne retourna pas dans la maison. Il monta dans sa berline garée sous les marronniers, mit le contact d’une main tremblante et quitta la propriété sans allumer ses phares immédiatement, comme s’il craignait de réveiller les spectres qui hantaient les allées bordées de buis.

Dans la cuisine silencieuse, Julien contemplait sa mère qui s’était levée péniblement de son fauteuil roulant pour aller se verser un verre d’eau au robinet. Ses mouvements étaient encore un peu raides après six mois d’immobilité feinte, mais la démarche était assurée, inflexible.

« Tu penses qu’il parlera au juge d’instruction ? » demanda la vieille femme en observant l’eau limpide emplir le verre en cristal.

« Thomas est brisé, Mère, répondit Julien en rangeant ses dossiers dans sa sacoche en cuir. Mais il est honnête. Trop honnête pour son propre bien. Dès qu’il sera sous serment, il dira ce qu’elle a crié avant d’être emmenée. Les gendarmes vont rouvrir le dossier de 2014. La procureure n’est pas une idiote; elle attendait une faille dans le dossier Tavernier depuis dix ans. »

Blanche but une gorgée d’eau, lentement, savourant la fraîcheur du liquide.

« Qu’ils rouvrent ce qu’ils veulent, dit-elle d’un ton sans réplique. Le dossier technique a été détruit dans l’incendie des archives du tribunal il y a cinq ans. Il n’y a plus de traces matérielles. Les seuls témoins sont un mort, une folle condamnée pour tentative de parricide, et moi-même. Quant à Thomas… il finira par revenir. Le sang des Réville est plus épais que l’eau, mon garçon. Il a besoin de cette terre autant que cette terre a besoin de lui. »

Julien fixa la vieille femme avec une lueur d’ironie amère dans le regard. Il ferma la fermeture éclair de sa sacoche.

« Tu te trompes, Mère. Thomas ne reviendra jamais. Il a hérité de la faiblesse de cœur de notre père, mais aussi de sa culpabilité. Tu as sauvé le domaine, c’est vrai. Mais ce soir, tu te retrouves seule dans cette immense bâtisse avec pour seule compagnie un fils que tu dois payer pour qu’il te parle, et les fantômes de ceux que tu as enterrés vivants. »

Il fit demi-tour et se dirigea vers la sortie à pas lents.

« Julien ? » appela la vieille femme, sa voix perdant soudain un peu de sa superbe, trahissant une infime fêlure sous l’armure de fer.

L’ancien policier s’arrêta sur le seuil, la main sur la poignée en laiton.

« N’oublie pas de faire virer le solde de mes honoraires demain matin avant midi, dit-il sans se retourner. Après cela, efface mon numéro de ton téléphone. Je ne prends plus les appels des morts-vivants. »

La porte d’entrée claqua une seconde fois.

Madame Blanche de Réville resta seule au milieu de la vaste cuisine désolée. Le sol portait encore la trace sombre laissée par le chandelier de bronze. Dehors, la pluie commença à tomber, fine et glaciale, frappant les carreaux d’un crépitement régulier, effaçant sur les dalles de pierre les dernières empreintes des bottes des gendarmes et les traces de pneus des voitures qui ne reviendraient plus jamais.