L’électricité du grenier s’éteignit soudainement, plongeant la petite pièce dans une pénombre presque totale, seulement zébrée par les rayons sanglants du soleil couchant qui filtraient à travers les persiennes de la lucarne.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? lâcha Victoria, son arme oscillant nerveusement dans l’obscurité.

Un son monta du rez-de-chaussée, amplifié par les conduits de cheminée et les vieux planchers de chêne. Une voix rauque, soufflée, mais portée par les haut-parleurs de l’ancien interphone de service de la bâtisse :

— « Edward… elle a mangé de la tarte aux myrtilles… à quatre heures. J’ai mis… trois gouttes de sa propre poudre… dans son thé vert… avant ton arrivée. »

Victoria poussa un cri d’horreur étouffé, lâchant prise sur son masque d’assurance. Elle porta convulsivement sa main gauche à son estomac.

Pendant une seconde d’inattention fatale, Victoria baissa son arme.

Edward n’attendit pas. Il bondit en avant avec la fureur d’un homme qui n’a plus rien à perdre. Son bras faucha le poignet armé de la jeune femme, le projetant violemment contre la charpente de bois. Le coup de feu partit dans un claquement assourdissant, le projectile allant se loger inoffensivement dans les lattes du plafond en plâtre. L’arme s’échappa des doigts engourdis de Victoria et glissa sous un vieux coffre à linge hors d’atteinte.

Victoria se débattit avec l’énergie du désespoir, griffant, crachant, essayant d’enfoncer ses ongles acérés dans les yeux d’Edward.

— Sale bâtard ! hurla-t-elle, son visage rendu hideux par la panique. Elle bluffe ! Elle ment ! Elle n’a rien mis du tout !

Edward la saisit par les poignets et la plaqua brutalement contre le mur de briques brutes. Il la maintint fermement, le souffle court, son visage à quelques centimètres du sien.

— Même si elle ment, dit Edward entre ses dents serrées, la police, elle, ne mentira pas. Les rapports sont là. Les photos sont là. Les analyses de laboratoire sont là. Ta vie de prédatrice s’arrête ce soir, Victoria. Dans cette maison.

Elle tenta de se débattre encore une fois, mais ses forces semblèrent la trahir d’un coup. Un spasme soudain lui fit plier les genoux. Une goutte de sueur glacée perla sur son front poudré. Était-ce la terreur psychologique ou le poison de Florence qui commençait réellement son œuvre ? Victoria s’effondra à genoux sur les planches poussiéreuses, haletante, prise de nausées violentes, toute sa superbe balayée par la perspective imminente du cachot et de la potence.

Edward détacha la vieille corde de chanvre qui maintenait les rideaux de l’ancienne malle et lui attacha solidement les poignets derrière le dos, la liant ensuite au barreau en fer forgé du support de cheminée. Victoria ne résistait plus. Elle pleurait à présent, des larmes amères de rage contenue, le mascara coulant sur ses joues blêmes.

— Tu es un lâche, Edward… pleurnicha-t-elle dans un hoquet de désespoir. Un misérable…

Edward ne lui accorda pas un dernier regard. Il ramassa les dossiers compromettants, glissa le revolver dans sa poche et redescendit précipitamment les marches de l’escalier en colimaçon.

Lorsqu’il revint dans le grand hall du rez-de-chaussée, la lumière du jour avait presque totalement disparu. Les hautes fenêtres gothiques ne laissaient plus entrer qu’une lueur bleutée et spectrale.

Florence gisait toujours contre le pilier de marbre. Elle tenait encore le combiné de l’interphone d’une main tremblante. Son visage était cireux, ses lèvres étaient devenues bleuâtres, mais une étincelle de lucidité féroce brillait encore au fond de ses prunelles pâles.

Edward s’agenouilla près d’elle, glissant son bras sous sa nuque pour relever sa tête décharnée.

— Mère… Mère, j’ai tout vu. Je sais tout. Pardonnez-moi. Mon Dieu, pardonnez-moi de ne rien avoir vu plus tôt…

Florence esquissa un sourire douloureux, ses lèvres sèches s’entrouvrant avec peine.

— Tu ne pouvais pas savoir, mon enfant… souffla-t-elle, la voix n’étant plus qu’un filet ténu. Le mal… s’habille toujours des plus beaux atours pour tromper les cœurs purs. Ton père était pareil… Il croyait toujours au bien chez les autres… jusqu’à ce que le monde lui montre sa véritable laideur.

— Vous lui avez vraiment donné du poison ? demanda Edward, le cœur battant à tout rompre.

Florence ferma les yeux un court instant, puis secoua doucement la tête.

— Non… bien sûr que non, murmura-t-elle avec une ironie mourante. Je ne suis pas… une meurtrière, Edward. Je n’ai jamais voulu me salir l’âme avec les méthodes de cette vipère. C’était juste… un soupçon de sel amer dans son thé… pour lui faire peur. Pour gagner du temps… pour te donner la force d’agir.

Edward sentit des larmes brûlantes rouler sur ses joues et s’écraser sur le tissu fripé du corsage de sa mère. Il comprit à cet instant le sacrifice inouï de cette femme qui, se sachant condamnée par les poisons distillés depuis des mois, avait enduré la torture quotidienne, la lente agonie de son corps et les coups de son bourreau uniquement pour rassembler les preuves matérielles qui permettraient de sauver son fils des griffes de l’usurpatrice sans faire de lui un suspect.

— Je vais appeler les secours, Mère. Tenez bon. Ils ont des antidotes, ils vont vous purger le sang, vous allez guérir, je vous le jure !

— Ne te mens pas à toi-même, Edward, le coupa-t-elle avec une douceur infinie en posant sa paume glacée sur sa joue en feu. Mon corps est trop vieux… le poison est allé trop loin. Le médecin suisse m’avait prévenue… il ne me restait que quelques semaines dans le meilleur des cas. Mais je ne regrette rien. Rien du tout. Tu es libre maintenant. Personne ne te prendra ton nom. Personne ne fera de toi… un pion sur l’échiquier des assassins.

Elle respira profondément, un râle sourd soulevant sa poitrine menue.

— Le bijou, Edward… Le Cœur de Sainte-Agathe… Garde-le toujours. Ce n’est pas seulement la clé du coffre. C’est le rappel que la beauté extérieure… n’est qu’un voile jeté sur les abîmes de l’âme humaine. Ne l’oublie jamais.