Edward ne bougeait pas. Son regard allait des yeux rougis et suppliants de sa mère au visage déformé de Victoria. Sa femme. La femme qu’il avait rencontrée trois ans plus tôt dans une galerie d’art feutrée de Boston, celle qui l’avait séduit par sa grâce discrète, sa douceur presque timide, son dévouement apparent pour les causes perdues et sa présence réconfortante lors des dîners de famille. Cette femme-là n’existait plus. À sa place se tenait une créature hérissée de fiel, les lèvres fendues par son coup de poing, un filet de sang écarlate coulant sur son menton pointu pour s’écraser sur le col brodé de sa robe verte.
— Une œuvre de charité, répéta Edward d’une voix sourde, presque inaudible, comme s’il essayait de donner un sens aux mots dans sa propre tête.
— Une fondation pour la recherche sur les maladies dégénératives et un refuge pour orphelins, cracha Victoria en se frottant la mâchoire d’un geste hargneux. Tout, Edward ! Chaque fichu centime ! Les comptes en Suisse, les obligations de famille, le domaine forestier, cette maison, et même le portefeuille d’actions minières de ton grand-père ! Elle allait nous jeter à la rue avec une rente de misère, une aumône pour nous punir d’exister ! Regarde-la ! Regarde ta sainte mère ! Elle te souriait le matin en sachant qu’elle signait ta ruine pour après sa mort !
Edward baissa les yeux vers sa mère. La vieille femme gardait les paupières mi-closes, luttant contre la douleur physique et l’humiliation. Ses doigts décharnés, constellés de taches de vieillesse, serraient convulsivement le revers du veston de son fils.
— Edward… murmura Florence dans un gémissement brisé. Pardonne-moi… Je voulais… je devais te protéger.
— Me protéger de quoi, Mère ? demanda-t-il, les entrailles nouées par une angoisse vertigineuse. De quoi parles-tu ?
— Elle ment ! hurla Victoria, faisant un pas en avant, les talons claquant sèchement sur la pierre. Elle te manipule depuis toujours ! C’est une vieille harpie égocentrique qui a toujours détesté le fait que tu te maries avec moi ! Dès le premier jour, elle m’a regardée de haut, comme si je n’étais qu’une intruse ramassée dans le caniveau ! J’ai tout supporté, Edward. Ses remarques acerbes, ses regards en biais, ses exigences de grande bourgeoise déchue… J’ai nettoyé derrière elle, j’ai supporté ses sautes d’humeur, et voilà comment elle me remercie ! En nous volant ce qui nous revient de droit !
Victoria se pencha pour ramasser une chemise en cuir posée sur la petite console d’entrée. Plusieurs feuillets dactylographiés en dépassaient, froissés et tachés de minuscules gouttes de sang.
— Elle allait signer la cession intégrale du domaine à son notaire demain matin à dix heures, continua Victoria en brandissant les documents comme une arme. J’ai simplement préparé un avenant. Une procuration générale et irrévocable, complétée par un acte de donation entre vifs à notre profit exclusif. Il ne lui restait qu’à apposer sa signature. Mais cette vieille mule a préféré cracher sur le papier plutôt que d’assurer ton avenir !
— Mon avenir ? répliqua Edward en se redressant lentement.
Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-cinq. La stupeur qui l’avait engourdi laissait désormais place à une rage froide, lucide, bien plus dangereuse que l’emportement aveugle qui l’avait poussé à frapper. Il avança d’un pas vers sa femme. Victoria recula instinctivement, heurtant la rampe d’escalier en acajou verni.
— Tu as levé la main sur ma mère, articula Edward avec une précision glaçante. Tu l’as traînée sur ce sol. Tu l’as battue comme un chien pour du papier et des comptes en banque. Et tu prétends avoir fait cela pour moi ?
— Ouvre les yeux, idiot ! cria Victoria, la voix devenant suraiguë. Tu vis dans le culte de cette femme ! Ton père est mort quand tu avais dix ans, et elle a fait de toi sa marionnette ! Elle contrôle tes finances, elle contrôle tes horaires, elle contrôle ta vie ! Elle t’a gardé sous sa coupe en te faisant croire qu’elle était ton unique refuge ! Mais elle allait te laisser sans rien ! Sans un sou vaillant pour entretenir ce mausolée ! Sans moi, tu n’es rien d’autre qu’un héritier ruiné qui finira par vendre son nom à l’encan !
Pendant que Victoria hurlait, la main tremblante de Florence s’était glissée à l’intérieur de son propre chemisier de soie grise. Avec une lenteur déchirante, au prix d’un effort qui lui arracha un nouveau gémissement de douleur, elle tira sur une chaîne fine dissimulée sous son col.
Au bout de la chaîne apparut un objet singulier, étincelant faiblement sous les lustres de cristal du vestibule.
Ce n’était pas un bijou ordinaire. C’était un médaillon en or massif, lourd, ciselé d’arabesques anciennes représentant deux serpents lovés autour d’un arbre de vie. Mais ce qui attirait le regard, c’était le cœur du pendentif : une sphère d’ambre brut, dorée et translucide, taillée avec une précision géométrique stupéfiante. À l’intérieur de cette résine fossile immémoriale, on distinguait une minuscule cavité mécanique, un engrenage miniature en platine qui semblait conçu pour s’ouvrir à l’aide d’une clé invisible.
— Le… le coffre… balbutia Florence en tendant le médaillon vers son fils. La vérité n’est pas dans le testament, Edward. Elle n’est pas… dans les chiffres. Elle est dans la boîte… dans la petite chambre sous les combles… derrière le portrait de ton grand-père.
En voyant le médaillon, le visage de Victoria passa d’une rougeur furieuse à une pâleur spectrale. Ses yeux, jusqu’alors pleins de morgue et de défi, s’écarquillèrent sous l’effet d’une terreur primitive, bien plus viscérale que la peur des coups.
— Non… souffla Victoria, la voix brisée par un spasme de gorge. Ne touche pas à ça, Edward. Ne l’écoute pas ! C’est une folle, elle divague ! Les médecins ont dit que le cancer avait atteint son cerveau ! Elle hallucine !