Le Spectre crachait du sang et des débris d’émail, mais ses yeux brûlaient encore d’une haine inextinguible. D’un mouvement désespéré de son bras valide, il parvint à sortir une petite grenade défensive de sa poche de treillis, glissant son doigt dans la goupille.
« Alors on crève tous ensemble, bande de bâtards ! » bava-t-il dans un dernier râle d’agonie.
Je n’eus pas le temps de réfléchir. J’épaulai mon fusil de chasse, pointai le canon vers le bras armé de l’explosif et pressai la détente à bout portant.
La déflagration assourdissante de la chevrotine arracha net le membre du criminel avant qu’il n’ait pu tirer l’anneau de mise à feu. Le corps du Spectre tressauta sous le choc avant de s’immobiliser définitivement, les yeux vitreux braqués sur les poutres rouillées du hangar.
Un silence de plomb retomba sur la pièce, troublé uniquement par les respirations rauques et haletantes des vivants. L’odeur acre de la poudre et du sang chaud saturait l’atmosphère confinée.
Chivo se redressa péniblement, couvert d’ecchymoses et maculé du sang de son ennemi. Il se précipita sur son fils, ramassant le petit corps tremblant dans ses bras immenses, le serrant contre sa poitrine avec des sanglots déchirants qui lui secouaient les épaules.
« C’est fini, Mateo… Papa est là. C’est fini, mon grand… »
Je m’accroupis auprès d’Elena. Son pouls était régulier et vigoureux malgré la plaie superficielle à son front. Lorsque ses paupières s’entrouvrirent enfin et qu’elle aperçut son mari et son fils enlacés dans la pénombre, une longue plainte de soulagement franchit ses lèvres gercées.
Quinze minutes plus tard, nous avions transporté Elena et Mateo en bas, près des motos. Gordo et Rulo avaient nettoyé le périmètre. Les véhicules des assaillants avaient été arrosés d’essence, prêts à être consumés par les flammes pour effacer toute trace de l’affrontement et empêcher toute identification immédiate.
Rulo alluma un vieux zippo et le jeta négligemment sur la flaque d’hydrocarbures. Une vague de chaleur intense illumina la cour tandis que les berlines s’embrasaient dans un grondement étouffé, crachant d’épaisses volutes de fumée noire qui montaient vers le ciel gris de la montagne.
Chivo s’approcha de moi, tenant son fils par la main, sa femme appuyée contre son flanc. Il me regarda longuement, les mâchoires encore crispées, mais son regard avait retrouvé cette chaleur fraternelle qui nous unissait depuis vingt ans.
« Comment s’appelait le vieux ? me demanda-t-il d’une voix basse, presque murmurée. »
« Don Andrés, répondis-je en sortant la carte de ma poche. C’est écrit au dos, en bas à droite : Andrés Morales, arpenteur retraité. »
« Il a risqué sa peau pour nous donner cette carte, fit remarquer Gordo en chargeant les fusils dans ses sacoches. Pourquoi ? Pourquoi nous avoir choisis nous ? »
Je regardai à nouveau le document froissé, taché de boue et de sueur. Au verso, sous le nom de l’ancien géomètre, deux petites lignes manuscrites que je n’avais pas remarquées dans la frénésie du matin apparaissaient sous l’encre délavée :
« Les Déchus ont brûlé ma ferme et abattu mon fils en 2014. Vous étiez les seuls à avoir eu le courage de leur tenir tête sans baisser les yeux. Rendez-leur leur monnaie. Que Dieu veille sur vos âmes d’acier. »
Un silence respectueux s’installa parmi nous. Ce vieil homme que ce petit crétin en Audi avait jeté dans la boue quelques heures plus tôt n’était pas une victime sans défense. C’était un stratège patient, un père endeuillé qui avait attendu dix longues années que le destin place notre club sur sa route pour délivrer son ultime coup de grâce.
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » demanda Rulo en remettant son casque.
« La planque de San Mateo est compromise, dis-je en me tournant vers Chivo. Elena et le petit montent dans le side-car de secours de Gordo. On prend les pistes forestières vers le sud, direction Cuernavaca. Là-bas, mon oncle tient un ranch isolé où personne ne viendra jamais chercher une aiguille dans cette meule de foin. »
Chivo hocha la tête, sans un mot de protestation. Pour la première fois depuis des mois, la terreur permanente qui hantait ses traits semblait s’être dissipée, balayée par la certitude que les fantômes de son passé gisaient désormais froids et immobiles au fond d’un hangar en ruines.
Nous avons enfourché nos machines.
Le rugissement simultané des quatre gros bicylindres fendit une nouvelle fois la quiétude des bois mexicains, non plus comme un cri d’angoisse ou de détresse, mais comme la déclaration farouche d’hommes libres qui avaient affronté leur pire cauchemar et en étaient ressortis debout.
Alors que nous nous engagions sur la piste menant vers le sud, je jetai un dernier regard en arrière vers le brasier qui consumait les carcasses de nos assaillants. Puis, plongeant la main dans ma veste, je pris la carte de Don Andrés, la déchirai en mille morceaux minuscules et laissai le vent de la course emporter les fragments par-dessus le précipice, les dispersant à jamais sur les terres sauvages de La Marquesa.