Mais le Spectre avait déjà compris.
Plutôt que d’affronter l’assaut dans la cour, le chef des Déchus se rua à l’intérieur du hangar, refermant violemment le lourd vantail de fer derrière lui pour s’enfermer avec les otages. Un grincement sinistre de verrouillage mécanique retentit au milieu du vacarme des détonations.
« Elena ! Mateo ! » hurlait Chivo, frappant de ses poings gantés contre la tôle blindée de la porte. « Ouvrez cette foutue porte ! »
« Elle est verrouillée de l’intérieur par une barre de renfort ! » cria Rulo, arrivant en trombe, l’arme fumante au poing.
À l’intérieur de la bâtisse, un cri de femme transperça le métal, suivi du bruit sourd d’un meuble lourd renversé et de sanglots d’enfant.
« Il monte au bureau ! » dis-je à Chivo en désignant l’escalier de secours extérieur rouillé qui montait vers le toit. « Gordo, reste ici avec Rulo et sécurise la cour. Si une autre bagnole arrive, descendez tout ce qui bouge. Chivo, avec moi ! »
Nous avons grimpé les marches métalliques quatre à quatre, la structure branlante vibrant sous notre poids. Au sommet, une fenêtre haute donnait sur la passerelle intérieure suspendue au-dessus du vide obscur du hangar. Sans hésiter, je fracassai la vitre d’un coup de crosse de mon fusil et me glissai à travers le cadre béant, déchirant le cuir de ma manche sur les éclats de verre.
L’odeur à l’intérieur était suffocante : un mélange d’essence, de vieille rouille et de poussière centenaire.
Au bout de la passerelle, la porte du bureau du contremaître était entrouverte. La lumière blafarde du dehors y découpait une scène effroyable.
Le Spectre se tenait debout au centre de la pièce minuscule. De son bras gauche noueux, il tenait le jeune Mateo en l’air par le col de son pull, les pieds de l’enfant battant désespérément dans le vide. De sa main droite, il pointait le canon nickelé de son arme directement sur la tempe du gamin. Elena gisait sur le sol de béton, inconsciente, une entaille sanglante barrant son front là où la crosse du pistolet l’avait frappée.
« Un pas de plus, et je repeins les murs avec la cervelle du petit bâtard ! » éructa le criminel d’une voix éraillée par des années de haine et de tabac noir.
Chivo pénétra dans la pièce, son arme tremblant au bout de ses bras tendus. Ses yeux étaient exorbités, oscillant entre le corps inanimé de sa femme et la terreur pure qui déformait le visage de son fils unique.
« Lâche-le, Spectre… lâche-le et prends-moi à sa place, supplia Chivo d’une voix brisée, tombant presque à genoux. C’est à moi que tu en veux. C’est moi qui ai descendu ton frère à Toluca. C’est moi ! Le petit n’a rien à voir là-dedans ! »
Le Spectre ricana, dévoilant des dents noircies et gâtées. Sa cicatrice le long de la joue tiraillait sa lèvre supérieure dans un rictus hideux.
« Tu crois que je me contenterais de ta misérable carcasse, Chivo ? ricana-t-il. Vous nous avez chassés comme des bêtes il y a dix ans. Vous nous avez pris nos territoires, nos familles, notre fric ! J’ai passé dix ans à bouffer de la terre dans les ravins pendant que vous paradaiez sur vos motos de merde ! Non… Tu vas d’abord regarder ton engeance crever, et ensuite seulement je t’ouvrirai la panse ! »
Le doigt du Spectre commença à blanchir sur la queue de détente de son pistolet.
C’est à cet instant précis que mon regard croisa celui de Mateo. Malgré ses larmes et la terreur indicible qui paralysait son corps de six ans, le garçonnet ne criait plus. Il regardait fixement son père, cherchant un salut qui semblait impossible.
Je savais qu’à cette distance, même le meilleur tireur risquait de toucher l’enfant s’il visait la tête du ravisseur. Il fallait créer une diversion, une fraction de seconde de rupture.
Je plongeai ma main gauche dans la poche intérieure de ma veste et en sortis la carte ensanglantée.
« Hé, le balafré ! » lançai-je d’une voix retentissante en faisant un pas en avant.
Le Spectre tourna brusquement les yeux vers moi, surpris par mon intervention.
« Regarde ce que j’ai là ! dis-je en brandissant le papier épais. Tu reconnais le plan ? Tu reconnais l’écriture de ton vieux guide ? Don Andrés ! »
À l’évocation de ce nom, un frisson imperceptible parcourut la mâchoire du Spectre. Ses yeux s’écarquillèrent d’une fraction de millimètre.
« Où… où as-tu trouvé ça ? cracha-t-il, déstabilisé. »
« Il ne t’a jamais pardonné d’avoir massacré sa famille lors de l’expropriation, continuai-je avec une noirceur calculée, avançant d’un pas imperceptible. Il attendait juste le bon moment pour te livrer à nous. Tu n’es pas un fantôme, Spectre. Tu n’es qu’un cadavre en sursis que ton propre camp vient de vendre ! »
Cette seconde d’incompréhension et de fureur pure fit vaciller son attention. Son canon dévia de la tempe de l’enfant pour pointer vers ma poitrine.
C’était tout ce dont Chivo avait besoin.
Dans un rugissement qui n’avait plus rien d’humain, Chivo ne tira pas : il projeta l’intégralité de sa masse musculaire vers l’avant. Il percuta le Spectre de plein fouet, fauchant l’homme comme un bélier brise une palissade. L’enfant glissa de l’étreinte du monstre et roula sur le sol poussiéreux.
Un coup de feu retentit dans la bousculade, perçant le toit en tôle.
Les deux hommes roulèrent sur le plancher crasseux du bureau, s’entre-déchirant avec une férocité sauvage. Le pistolet nickelé glissa au sol, heurtant le pied d’une table en fer. Le Spectre tenta de dégainer sa machette, mais Chivo lui écrasa son genou lourdement botté sur le coude, faisant craquer l’articulation dans un bruit sec et écœurant.
« Plus jamais ! » hurlait Chivo, ses poings nus s’abattant comme des masses de forgeron sur le visage du chef des Déchus. « Plus jamais tu n’approcheras de ma famille ! »