Dans mes rétroviseurs, je voyais les phares de mes trois compagnons. Chivo fermait la marche, colossal et tendu, le buste penché vers l’avant, ignorant encore que le tracé rouge gribouillé sur ce papier sale menait tout droit vers la planque où sa femme Elena et son fils de six ans s’étaient réfugiés trois mois plus tôt pour échapper aux ombres du passé. Derrière lui, Rulo et Gordo se tenaient serrés, prêts à bondir, leurs moteurs hurlant dans les bas régimes à chaque accélération brutale.
Nous avons bifurqué avant le péage, plongeant dans les lacets secondaires menant aux hauteurs boisées de Cuajimalpa. Là où les tours de verre cèdent la place aux taillis denses, à la brume d’altitude et aux taudis accrochés aux parois de terre glaise, je me suis rangé en bordure d’une ancienne carrière abandonnée, dissimulée par une haie de pins rachitiques.
Je coupai le contact. Le silence retomba d’un coup sec, seulement troublé par le crépitement du métal chaud des pots d’échappement et le souffle court de mes camarades.
Chivo fut le premier à poser le pied au sol. Il ôta son casque d’un geste sec, dévoilant son crâne rasé et cette cicatrice barrant son sourcil qui blanchissait sous l’effet de la colère.
« Bon sang, Beto, c’est quoi ce cirque ? rugit-il en plantant ses bottes dans la boue. Pourquoi on fait demi-tour ? La route de Toluca était dégagée ! »
Sans prononcer une parole, je dézippai ma veste. Mes mains ne tremblaient plus ; elles étaient devenues raides, froides comme de la fonte. J’extirpai la carte jaunie et la dépliai sur la selle poussiéreuse de ma Harley. Rulo et Gordo s’approchèrent, intrigués par mon mutisme, leurs souffles formant de la buée dans l’air glacé des bois.
« Regarde, dis-je en désignant le papier du bout de mon gant de cuir. »
Chivo s’avança, haussant les épaules d’un air impatient, puis ses yeux tombèrent sur le symbole tracé au centre : un crâne transpercé d’un fil de fer barbelé, flanqué de deux machettes inversées. L’insigne funeste des Caídos — les Déchus. Mais ce ne fut pas le symbole qui figea son visage dans une grimace d’effroi absolu. Ce furent les coordonnées inscrites en bas de la page, entourées d’un cercle rouge encore frais, et le mot manuscrit à côté : San Mateo, Hangar 4.
« Non… murmura Chivo. Sa voix s’étrangla, perdant instantanément toute son autorité. Non, c’est impossible. Personne ne sait. Personne ne sait pour l’entrepôt. Même pas les gars du club à Toluca. Seuls toi et moi avions les clés. »
« Les dates datent d’hier, Chivo, intervins-je d’un ton sourd en montrant les annotations marginales. Regarde les heures de surveillance : six heures du matin, quatorze heures, vingt-deux heures. Ils savent combien de personnes dorment à l’intérieur. Ils savent qu’Elena va chercher de l’eau au puits à l’aube. »
Gordo laissa échapper un juron étouffé tandis que Rulo portait instinctivement la main au holster dissimulé sous son gilet.
« Mais ce vieux… ce pauvre vieux au passage piéton, bredouilla Rulo. Comment il pouvait avoir ça sur lui ? C’était un clochard ! Une épave ! »
« Tu as vu son regard avant qu’on parte ? répliquai-je en le fixant droit dans les yeux. Ce n’était ni un clochard ni une victime du hasard. Ses mains étaient calleuses comme celles d’un paysan, mais ses yeux… ses yeux étaient ceux d’un soldat qui vient d’exécuter un ordre. Ce vieux savait exactement qui nous étions. Nos couleurs sont brodées dans notre dos en lettres de trente centimètres. Il ne s’est pas jeté sous les roues de cette Audi par mégarde. Il attendait qu’on soit là pour laisser tomber son fardeau sans éveiller les soupçons de ceux qui le surveillaient. »
Chivo empoigna le cuir de ma veste, les yeux injectés de sang.
« Ma famille, Beto. Si ces chiens touchent à un seul cheveu de Mateo ou d’Elena, je brûle cette ville entière, tu m’entends ? On prend les bécanes et on fonce là-bas ! »
« Si on débarque par la route principale avec quatre engins qui font trembler le sol à deux kilomètres à la ronde, on signe leur arrêt de mort, le coupai-je en repoussant calmement son bras. Réfléchis. La carte ne montre pas seulement l’entrepôt. Regarde les lignes de crête. Il y a trois avant-postes marqués d’une croix. Ils ont verrouillé le défilé de La Marquesa. Si nous y allons de front, nous tomberons dans une embuscade avant même d’apercevoir le toit du hangar. »
Gordo s’accroupit pour examiner le relevé topographique. En tant qu’ancien mécanicien militaire, le terrain ne lui était pas étranger. Il passa un gros doigt noirci de cambouis sur un sentier muletier qui serpentait derrière les crêtes boisées de San Mateo, longeant une gorge asséchée connue sous le nom de Barranca del Muerto.
« Ici, dit Gordo. C’est un sentier de contrebande abandonné depuis les années quatre-vingt. Les rochers sont instables et la pente est raide, mais avec les motos tout-terrain ou en poussant nos bécanes sur les passages étroits, on peut arriver sur les hauteurs du hangar sans être vus depuis la piste carrossable. Ça nous prendra quarante minutes de plus. »
« Quarante minutes, c’est trop long ! » hurla presque Chivo, la mâchoire serrée à s’en briser les molaires.
« C’est le seul moyen d’arriver vivants, répliquai-je avec fermeté. Gordo, sors le matos de ta sacoche latérale. »
Dans le fond de ses valises renforcées, Gordo conservait deux fusils à pompe courts de calibre 12, des cartouches à chevrotine et trois pistolets semi-automatiques 9mm soigneusement graissés. Nous savions tous que les Déchus ne négociaient jamais. Dix ans auparavant, lorsqu’ils régnaient sur les faubourgs en rackettant les commerces et en kidnappant pour le compte des cartels, notre club avait refusé de payer leur tribut. La guerre qui s’en était suivie avait coûté la vie à trois de nos fondateurs, abattus dans une station-service. L’armée avait ensuite nettoyé le secteur à grand renfort d’hélicoptères et de blindés, ou du moins c’est ce que les journaux vendus avaient prétendu. La vérité, c’était que les Déchus s’étaient terrés dans l’ombre, rongeant leur frein, attendant l’heure exacte de la vengeance.