Nous avons chargé nos armes en silence, le claquement sec des culasses ponctuant l’angoisse montante. J’ai replié la carte sanglante et l’ai glissée à nouveau contre mon cœur.

« En route », ordonnai-je.

Nous avons évité la nationale, nous engageant immédiatement sur les chemins de traverse. L’air se refroidissait à mesure que nous prenions de l’altitude. La végétation devenait plus drue, les pins centenaires masquaient la faible lumière du jour naissant, plongeant la forêt dans une pénombre lugubre. Les pneus de nos routières glissaient sur le tapis d’aiguilles mouillées et la terre meuble. Nous devions jouer de l’embrayage avec une précision millimétrique pour éviter d’envoyer nos lourdes machines de trois cents kilos au fond des ravins qui bordaient la piste.

Après une ascension éreintante qui mit nos nerfs et nos bras à rude épreuve, le sentier s’élargit sur un plateau rocheux surplombant le vallon de San Mateo.

J’éteignis mon moteur et fis signe aux autres de faire de même. Nous avons terminé les cent derniers mètres à pied, rampant presque entre les buissons d’épineux pour atteindre le promontoire rocheux. En contrebas, dissimulé dans une cuvette naturelle, se dressait le hangar 4 : une vieille bâtisse industrielle au toit de tôle rouillée, entourée d’une clôture de grillage éventrée.

Le spectacle qui s’offrit à nos yeux nous glaça le sang.

Une camionnette noire, flanquée de deux berlines sans plaques d’immatriculation, était déjà stationnée devant la double porte métallique du hangar. Quatre hommes en treillis dépareillés, armés de fusils d’assaut semi-automatiques, montaient la garde près des véhicules. Leurs visages étaient dissimulés sous des cagoules sombres. À leurs pieds traînaient des jerricanes en plastique rouge.

« Les salauds… souffla Rulo entre ses dents. Ils ne veulent pas seulement les kidnapper. Ils veulent faire flamber l’endroit avec eux à l’intérieur pour effacer les traces. »

Chivo était sur le point de bondir en bas de la falaise, mû par un instinct paternel sauvage et désespéré. J’ai dû plonger sur lui de tout mon poids pour le plaquer au sol.

« Reste couché, imbécile ! sifflai-je contre son oreille alors qu’il se débattait comme un fauve pris au piège. Regarde bien les fenêtres du haut ! »

Au premier étage du hangar, derrière les carreaux brisés et crasseux d’un vieux bureau de contremaître, une silhouette frêle apparaissait par intermittence. C’était Elena. Elle tenait le petit Mateo serré contre elle, recroquevillée derrière un pan de mur en parpaings. Les assaillants en bas semblaient attendre un signal. L’un d’eux consultait nerveusement sa montre tout en parlant dans une radio portative.

Soudain, une cinquième silhouette émergea de l’ombre d’une grange attenante. Un homme grand, vêtu d’un long manteau de cuir noir, claudiquant légèrement, une machette à la ceinture et un pistolet nickelé au poing. Lorsque la lumière filtrant à travers la cime des arbres frappa son visage balafré, Chivo eut un hoquet de stupeur.

« Le Spectre… » murmura Chivo d’une voix blanche. « Ce bâtard est vivant. »

Le Spectre. Le chef de guerre des Déchus, l’homme qui avait exécuté nos frères dix ans plus tôt et que tout le monde croyait enterré dans une fosse anonyme après l’assaut militaire. C’était lui qui menait l’opération.

« Écoutez-moi bien, murmurai-je en rassemblant mes trois compagnons autour de moi. Le Spectre attend l’ordre de passer à l’assaut ou l’arrivée de renforts. Nous n’avons que l’effet de surprise. Gordo, Rulo, vous contournez par le déversoir d’eau au nord. Vous éliminez les deux sentinelles près de la camionnette dès que le feu d’artifice commence. Chivo et moi, on descend par la rampe d’accès sud pour couper la retraite du Spectre et entrer par la porte de service du hangar. »

« Et s’ils ouvrent le feu à l’intérieur avant qu’on arrive ? » demanda Gordo, la sueur coulant sur son front malgré le gel.

« Ils ne gaspilleront pas leurs munitions s’ils croient avoir tout leur temps pour brûler la bâtisse, répondis-je en armant mon calibre 12. On frappe vite, fort, sans pitié. Pas de prisonniers. Pas aujourd’hui. »

Rulo et Gordo rampèrent sans un bruit à travers les fougères géantes pour rejoindre leur position de tir. Chivo et moi avons glissé le long de la pente rocailleuse, utilisant le couvert des arbres pour amortir nos bruits de pas. Mon cœur ne cognait plus dans mes oreilles ; une étrange lucidité m’avait envahi, ce calme glacial qui s’empare des hommes avant l’inévitable déflagration de la violence.

À cinquante mètres du premier garde, un craquement résonna dans le sous-bois. Une branche morte avait cédé sous le poids de Chivo.

Le garde le plus proche se retourna d’un bond, son arme levée.

« Qui est là ? » cria-t-il en espagnol.

Il n’eut pas le temps d’attendre la réponse.

Le coup de fusil de Gordo retentit depuis le nord, précis et foudroyant. Le garde fut projeté en arrière, fauché net par la charge de chevrotine. L’écho du tir explosa contre la montagne comme un coup de tonnerre.

« En avant ! » hurlai-je.

Chivo jaillit des buissons comme un taureau enragé, déchargeant son 9mm en direction de la camionnette. Le deuxième guetteur tenta d’épauler sa kalachnikov, mais une balle lui traversa la gorge avant qu’il ne puisse presser la détente. Il s’effondra lourdement dans la boue.

La panique s’empara du campement adverse. Les deux autres hommes armés se jetèrent derrière la carcasse d’une berline pour riposter. Une grêle de balles déchira l’air au-dessus de nos têtes, faisant voler en éclats l’écorce des pins et perforant la carrosserie des vieilles cuves industrielles qui jonchaient la cour.

« Couvrez-moi ! » cria Chivo en sprintant vers la porte de service du hangar.

Je me dressai à demi derrière un tas de traverses de chemin de fer et ouvris le feu avec mon calibre 12. La détonation secoua l’atmosphère. L’une des fenêtres de la berline explosa, forçant les tireurs à courber l’échine. Rulo profita de ce répit pour bondir par le flanc gauche, logeant deux balles dans le flanc du troisième assaillant qui tentait de contourner notre ligne.