Moreau m’aida à me relever, sortant un mouchoir propre pour comprimer la coupure béante qui saignait le long de mon bras.
« Tu as eu de la chance, mon garçon. Une seconde de plus et cette maison n’était plus qu’un brasier géant. »
« Elle voulait tout détruire, » murmurai-je, le souffle court, observant les toiles sauvées du désastre. « Elle voulait effacer Caroline de la surface de la terre. »
« Elle passera le restant de ses jours dans un quartier psychiatrique pénitentiaire de haute sécurité, Ethan. Avec le dossier qu’on a constitué entre Bellmere, les violences sur Sophie, l’extorsion par usurpation affective et cette tentative d’incendie criminel avec intention homicide, elle ne reverra plus jamais la lumière du soleil en liberté. »
Six mois s’étaient écoulés depuis cette nuit cauchemardesque.
Le printemps avait enfin fait son retour sur le domaine des Ormes. Les bourgeons tendres éclataient le long des allées de marronniers, et l’herbe nouvelle recouvrait peu à peu les stigmates laissés par les travaux de rénovation de l’atelier de peinture.
Le procès de Natalie s’était achevé trois semaines plus tôt. Jugée pleinement responsable de ses actes malgré une névrose obsessionnelle destructrice, elle avait été condamnée à dix-huit ans de réclusion criminelle, assortie d’une mesure d’internement psychiatrique d’office pour tentative d’assassinat, sévices sur mineur et incendie volontaire. Ses parents, accablés par la honte publique et ruinés par les frais juridiques et les dédommagements imposés par la cour, avaient définitivement quitté la région pour s’exiler à l’étranger.
Dans l’atelier de Caroline, baigné par la douce clarté d’un soleil d’avril, l’odeur de térébenthine et d’huile de lin avait enfin triomphé des relents de carburant. Les toiles rescapées avaient été remises sur châssis, nettoyées par un restaurateur d’art compétent, et ornaient de nouveau les murs clairs de la demeure.
J’étais assis sur le fauteuil à bascule en osier, tenant Sophie sur mes genoux. Ses joues rondes avaient retrouvé leur éclat vermeil, sans la moindre trace visible de la blessure passée. À dix-huit mois désormais, elle babillait avec enthousiasme, pointant ses petits index potelés vers les oiseaux qui chantaient sur la terrasse extérieure.
Sur la table basse devant nous reposait la boîte à musique bleue.
Un vieil artisan horloger de la vieille ville avait passé plus de deux mois à reconstituer patiemment le chef-d’œuvre brisé. Il avait réajusté les lamelles du peigne en acier, restauré le rouleau à picots, et remplacé le bois fendu du couvercle par une marqueterie de noyer délicate qui laissait intact le double fond secret.
« Regarde, mon cœur, » dis-je doucement à Sophie en lui montrant le remontoir en laiton doré.
Sophie tendit ses petites mains et posa ses doigts minuscules sur la clé. D’un geste d’une étonnante précision pour son jeune âge, elle la tourna d’un quart de tour, comme elle avait vu sa mère le faire tant de fois autrefois.
Le couvercle s’ouvrit lentement.
La mélodie cristalline, pure et limpide, s’éleva dans l’atelier silencieux. C’était un air ancien, apaisant, qui flottait entre les toiles peintes et semblait chasser les derniers fantômes qui avaient cherché à corrompre notre foyer.
Sophie posa sa petite tête contre mon torse, souriante, écoutant les notes sonner les unes après les autres. Elle ne pleurait plus. Elle n’avait plus peur.
Dans le tiroir de mon bureau, la sombre photographie de Bellmere avait été détruite, brûlée rituellement dans la cheminée le soir du verdict. À sa place, dans le médaillon secret que l’artisan avait aménagé sous le mécanisme de la boîte réparée, reposait désormais une autre image : celle de Caroline tenant Sophie dans ses bras le jour de sa naissance, riant aux éclats sous un ciel d’été.
Les mensonges s’étaient consumés d’eux-mêmes, balayés par la justice et le courage. Natalie n’était plus qu’un écho brisé enfermé derrière des barreaux, incapable d’atteindre l’avenir que nous bâtissions pas à pas. Et ici, au cœur de cette maison qui avait retrouvé sa paix, la mémoire de Caroline continuait de veiller sur nous, invincible et éternelle, au rythme doux de la boîte à musique retrouvée.