Je garai la voiture derrière les haies de buis et m’extirpai dans la boue. Mon cœur battait dans mes oreilles comme un tambour de guerre. Je ramassai une lourde clé à molette dans mon coffre, seul moyen de défense à ma disposition, et m’avançai à pas de loup vers la porte-fenêtre brisée de l’atelier.
Le verre crissa imperceptiblement sous mes semelles. L’odeur d’essence me prit à la gorge dès que je franchis le seuil. Une odeur âcre, étouffante, prémonitoire d’un désastre imminent.
« Natalie ? » lançai-je d’une voix basse, prêt à bondir.
Une allumette crépita dans l’obscurité.
À trois mètres de moi, au milieu de la pièce où Caroline passait autrefois ses journées à créer, se tenait Natalie. Elle ne portait plus sa robe de mariée souillée, mais un imperméable sombre maculé de suie et de boue. Ses cheveux blonds, autrefois impeccablement coiffés, tombaient en mèches collantes sur son visage cireux. Autour d’elle, les toiles de Caroline avaient été arrachées de leurs châssis, empilées les unes sur les autres au centre du parquet, aspergées d’un liquide inflammable qui luisait à la lueur de la flamme qu’elle tenait entre ses doigts gantés.
« Tu as mis du temps, mon amour, » chuchota-t-elle avec un sourire hideux, dénué de toute humanité.
« Pose cette allumette, Natalie. C’est fini. La police est en route. »
« La police ? Qu’est-ce qu’elle en a à faire d’une voleuse de tableaux et d’une rivale morte ? Rien ! Personne n’a jamais rien compris à ce qui s’est passé à Bellmere ! »
Elle fit un pas de côté, faisant osciller la flamme au-dessus de la pyramide de toiles imprégnées d’essence.
« Caroline était une médiocre ! » cracha-t-elle, les yeux exorbités. « Une petite bourgeoise prétentieuse sans talent qui s’est trouvée au bon endroit au bon moment ! Elle a osé me dénoncer à ce vieux débris de Delorme ! Mon père a dû vendre notre manoir pour rembourser la transaction ! Nous avons été chassés, déchus de nos cercles, réduits à l’humiliation ! Tout cela pendant que mademoiselle Caroline Miller vivait dans le luxe d’une grande maison de maître, adulée par un mari servile et adorée pour des peintures insignifiantes ! »
« Caroline ne t’a rien volé, Natalie ! C’est toi qui as commis un délit ! C’est toi qui étais une criminelle dès le départ ! »
« Non ! Elle a pris ce qui devait me revenir ! Même toi ! Tu crois que c’était un hasard si je t’ai rencontré à cette exposition ? J’ai passé huit mois à étudier ton emploi du temps après son enterrement. Je savais à quelle heure tu promenais cette bâtarde dans le parc, je savais quelles toiles tu regardais, quelles musiques tu écoutais ! Je suis devenue exactement ce que tu voulais qu’elle soit ! J’aurais pu être la maîtresse de cette maison, j’aurais effacé chaque trace de Caroline de votre mémoire ! »
« Et Sophie ? Tu aurais fait quoi de ma fille ? » demandai-je, glacé d’effroi en réalisant le sort que cette folle réservait à mon enfant si le mariage s’était consommé.
Natalie laissa échapper un petit rire sec, étranglé.
« Sophie ? Elle lui ressemble trop. Ses yeux, son rire insolent… Elle n’aurait pas fait long feu ici. Quelques années en pensionnat en Suisse dès ses cinq ans, loin de mes yeux. Mais elle a osé me défier avec cette boîte… Cette sale boîte que Caroline gardait comme un trophée de ma ruine ! Quand je l’ai vue la serrer contre elle, j’ai voulu la broyer en même temps que le souvenir de sa mère ! »
« Tu es malade, Natalie. Pose cette allumette et rends-toi. Tu as besoin de soins psychiatriques lourds. »
« Je ne vais nulle part, Ethan. Si je ne peux pas avoir cette vie, personne ne l’aura. Je vais brûler chaque toile, chaque meuble, chaque mur de cette maison qui pue Caroline. Et quand les flammes auront tout purifié, nous verrons ce qu’il reste de votre sainte trinité familiale ! »
Elle baissa la main pour lâcher le tison sur le tas imbibé de carburant.
Je ne réfléchis pas. L’instinct de préservation de la mémoire de Caroline et la rage aveugle d’un père dont on avait voulu détruire l’enfant me propulsèrent vers l’avant. Je plongeai à travers la pièce au moment exact où la flamme quittait ses doigts.
Mon épaule la percuta de plein fouet, la projetant contre le mur opposé avec un bruit sourd. L’allumette tomba sur le sol, mais mon pardessus épais vint s’écraser directement dessus, étouffant le début de l’étincelle avant que l’essence ne s’embrase.
Natalie hurla de rage, griffant l’air de ses ongles vernis, tentant de m’arracher les yeux avec une sauvagerie animale. « Lâche-moi ! Brûle avec elle ! Brûle avec ta femme morte ! »
Elle parvint à attraper un fragment de verre au sol et le planta dans mon avant-bras. Une douleur aiguë et brûlante me transperça la chair, mais l’adrénaline anesthésiait tout le reste. Je lui bloquai le poignet contre le plancher, utilisant tout mon poids pour neutraliser ses mouvements convulsifs jusqu’à ce que le morceau de verre lui échappe des doigts.
Des gyrophares bleus illuminèrent brusquement les murs de l’atelier à travers les fenêtres brisées, balayant l’obscurité d’une lumière d’acier. Des portières claquèrent dehors, suivies de cris d’injonction et du pas lourd des rangers sur le gravier.
« Police ! Ne bougez plus ! »
Le capitaine Moreau et quatre agents firent irruption dans la pièce, armes au poing, braquant leurs lampes tactiques sur le sol où nous luttions encore.
« C’est bon, Ethan ! C’est fini ! Relâche-la, on la tient ! » cria Moreau en s’agenouillant pour plaquer les mains de Natalie dans son dos avant de faire claquer les menottes métalliques sur ses poignets.
Natalie se débattait comme une possédée, crachant de la terre et des injures incohérentes, le visage barbouillé d’essence et de suie. Les deux agents la relevèrent sans ménagement et l’entraînèrent vers la sortie, tandis qu’elle continuait d’éructer des imprécations déchirantes dans la nuit pluvieuse.