Richard Vance s’interposa, tirant sa fille par le coude. « Viens, Natalie. Nous partons. On règlera cela par avocats interposés. »
« Il ne touchera rien, papa ! » cracha Natalie, son masque d’élégance tombant complètement pour laisser place à une fureur brute. « Cette maison aurait dû être la mienne ! Cette vie aurait dû être la mienne depuis dix ans ! Caroline m’a tout volé, et ce crétin sentimental l’a épousée comme si elle était une sainte ! »
« Tais-toi ! » tonna son père en lui arrachant violemment le bras pour la forcer à franchir les portes doubles. « Tais-toi ou tu finiras par te détruire toi-même ! »
Ils disparurent sous la pluie fine qui venait de commencer à tomber, laissant les lourdes portes d’entrée claquer au vent d’automne. Le silence retomba sur la vaste demeure, lourd, pesant, empoisonné par les fantômes du passé.
La nuit suivante fut un calvaire sans sommeil. Sophie avait été auscultée par un médecin de garde : une contusion superficielle, pas de fracture de la mâchoire, mais un choc émotionnel sévère. Elle dormait à présent dans son lit à barreaux, sous la surveillance vigilante de ma mère qui avait refusé de rentrer chez elle.
J’étais assis dans le bureau du premier étage, les débris de la boîte à musique posés devant moi sur le sous-main en cuir vert. Les morceaux de bois laqué bleu avaient été recollés grossièrement pour préserver ce qui pouvait l’être. Caroline tenait cette boîte de sa propre grand-mère ; elle en jouait les notes métalliques chaque soir pendant sa grossesse pour habituer le fœtus à cette mélodie ancienne. C’était l’unique objet que Sophie serrait contre elle lors de ses crises de larmes nocturnes depuis l’enterrement de sa mère, emportée par une leucémie foudroyante six mois après son accouchement.
Devant moi, la photographie prise à Bellmere en août 2011 me narguait. Caroline avait alors vingt-deux ans. Elle arborait ce sourire éclatant, lumineux, qui m’avait fait chavirer des années plus tard. Natalie, à ses côtés, paraissait plus réservée, mais ses yeux fixaient l’objectif avec une intensité calculatrice singulière.
« Bellmere… » répétai-je à mi-voix.
Caroline m’avait parlé de son adolescence, de ses études d’histoire de l’art à Lyon, de ses stages à Paris. Mais jamais, absolument jamais, elle n’avait prononcé le nom de Bellmere. Et encore moins celui de Natalie Vance. Pourtant, cette dernière était apparue dans ma vie dix-huit mois après les obsèques, un après-midi de pluie devant une galerie où j’admirais sans conviction des toiles contemporaines. Elle avait semblé si douce, si patiente face à ma dépression d’homme veuf avec un bébé sur les bras. Elle s’était insinuée dans notre quotidien avec une précision chirurgicale, prévenante avec Sophie en ma présence, se montrant indispensable jusqu’à ce que, usé par la solitude et la culpabilité, j’accepte sa proposition d’officialiser notre union.
Je me levai brusquement. Il devait exister une trace. Caroline ne laissait rien au hasard ; méthodique jusqu’à la manie, elle tenait des registres, des carnets, conservant chaque facture et chaque lettre dans des cartons d’archives soigneusement étiquetés au grenier.
Je montai l’escalier menant aux combles, une lampe torche à la main. L’air y était sec, chargé de l’odeur de poussière et de cèdre. Dans le recoin sud, sous la charpente apparente, les six malles contenant les effets personnels de Caroline m’attendaient, alignées comme des sépulcres scellés par le chagrin.
Je m’agenouillai devant la plus ancienne, celle marquée de ses initiales de jeune fille : C. M. — Années d’études.
Je fis sauter le fermoir en laiton. À l’intérieur, des classeurs de cours, des esquisses au fusain, des journaux intimes fermés par de simples cadenas d’écolier dont j’avais la clé sur mon propre trousseau. J’ouvris le journal de l’année 2011.
Les premières pages parlaient d’examens, d’un appartement partagé dans le sixième arrondissement, d’espoirs artistiques. Puis, au mois de juillet 2011, l’écriture devenait plus serrée :
« Arrivée au domaine de Bellmere pour le stage d’été chez Maître Delorme. La propriété est somptueuse, mais l’ambiance est suffocante. Natalie est ici aussi. Elle passe ses vacances dans la propriété voisine de ses parents. Dès le premier soir, son attitude m’a glacée. Elle me regarde comme si j’étais une usurpatrice, simplement parce que Maître Delorme m’a confié l’inventaire de la collection de toiles flamandes plutôt qu’à elle. »
Je tournai les pages, le cœur battant à tout rompre. Quelques entrées plus loin :
« 14 août 2011. L’horreur. Natalie a franchi une ligne impardonnable. Elle a falsifié le certificat d’authenticité du petit tableau de Brueghel pour tenter de le faire acquérir discrètement par son cousin par le biais d’une société-écran. Quand je l’ai découverte dans le bureau des archives, elle m’a suppliée, puis menacée. Elle a prétendu que sa famille était au bord de la faillite, que son père jouait des fortunes au casino et qu’ils avaient besoin de cette vente. Quand j’ai refusé de me taire, son visage s’est décomposé en une grimace de haine que je n’oublierai jamais. Elle a crié que tout ce que je possédais ou obtiendrais dans la vie lui reviendrait un jour par justice. »
Je retins mon souffle. L’entrée du lendemain apportait l’explication finale de la tragédie :
« 18 août 2011. Maître Delorme a renvoyé Natalie après mon signalement. Pour étouffer le scandale financier qui aurait ruiné les Vance, son père a couvert la somme manquante et ils ont déménagé précipitamment. Avant de monter dans la voiture, Natalie m’a glissé cette photo prise deux jours plus tôt par un touriste. Elle avait écrit au dos une menace déguisée. J’ai ajouté mon propre avertissement : si jamais elle réapparaît dans ma vie, elle viendra pour prendre ce qu’elle estime être sa dette. Je cache la photo dans la boîte à musique de grand-maman. C’est le seul endroit où elle n’osera pas chercher sans briser le souvenir. »
Je refermai le carnet d’un coup sec, les tempes battant la chamade.