Natalie ne s’était pas retrouvée par hasard devant cette galerie d’art dix-huit mois plus tôt. Elle avait épié la vie de Caroline depuis le début. Elle avait attendu la mort de sa rivale pour s’immiscer dans son foyer, pour épouser son mari, pour élever sa fille en lui infligeant une vengeance sourde et perverse, et pour s’approprier le patrimoine matériel et affectif de la femme qu’elle avait haïe pendant plus d’une décennie.
Et cette après-midi-là, dans le couloir, Sophie avait simplement voulu empêcher cette intruse de toucher au dernier sanctuaire de sa mère : la boîte à musique. Natalie, comprenant que le double fond risquait d’être inspecté ou que la boîte contenait le témoignage de sa forfaiture, avait perdu tout contrôle.
Mais l’horreur ne s’arrêtait pas là. Une question glaciale me traversa soudain l’esprit : la mort de Caroline était-elle le simple fruit d’une maladie fulgurante, ou y avait-il un élément plus sombre que j’avais manqué d’apercevoir dans mon aveuglement ?
Le lendemain matin à la première heure, je me rendis au commissariat central de la ville. Le capitaine Moreau, un vieil ami de mon père, m’accueillit dans son bureau baigné d’une lumière grise.
Je posai sur la table métallique la boîte à musique brisée, la photographie, les pages du journal intime et le certificat médical attestant des violences infligées à Sophie.
Moreau écouta mon récit sans m’interrompre, les sourcils froncés, prenant des notes au fur et à mesure que les pièces du puzzle s’assemblaient. Quand j’eus terminé, il se pencha en arrière, croisant ses mains rugueuses sur son bureau.
« Ethan, sur le volet des violences sur ta fille, nous avons assez d’éléments pour une garde à vue immédiate et une mise en examen avec contrôle judiciaire strict. L’empreinte sur le visage d’un enfant de douze mois et ton témoignage direct suffisent largement pour lui interdire tout contact. En revanche, pour ce qui concerne l’histoire de 2011, il y a prescription pour tentative d’escroquerie ou falsification d’œuvres d’art. »
« Je me fiche de la prescription pour ce vol de tableau, Moreau ! » m’emportai-je en frappant du plat de la main sur la table. « Cette femme a traqué ma famille. Elle a attendu que ma femme meure pour s’approcher de moi. Est-ce que vous comprenez à quel degré d’obsession nous avons affaire ? Et si Caroline… et si sa maladie n’était pas naturelle ? »
Moreau me fixa avec un regard plein de compassion mais lucide. « Caroline est morte à l’hôpital universitaire d’une leucémie aiguë myéloïde, Ethan. Tous les rapports d’hématologie étaient clairs. Aucune toxine connue ne provoque un dérèglement blastique de cette nature en quelques semaines. Ne laisse pas la paranoïa te consumer. Mais sur l’obsession de Natalie, tu as raison. On ne s’infiltre pas ainsi dans une famille sans une préméditation maladive. »
Il se leva et attrapa sa veste d’uniforme. « Reste ici. Je vais envoyer une patrouille à l’adresse des Vance pour cueillir mademoiselle Natalie. »
Trois heures plus tard, Moreau revint, l’air sombre.
« Elle n’est plus chez ses parents. Ses valises ont été bouclées dans la nuit. Son téléphone portable est coupé, et le véhicule qu’elle conduisait habituellement a été repéré il y a deux heures au péage en direction de la côte. Ses parents affirment ignorer où elle se trouve, mais nous avons émis un mandat d’arrêt pour violences sur mineur et soustraction à la justice. »
Un frisson me parcourut l’échine. Elle était libre. Elle était dans la nature, animée par la rancœur humiliante de son mariage avorté devant toute la haute société locale.
« Vous devez la retrouver, » dis-je d’une voix sourde.
« Nous la trouverons, Ethan. En attendant, rentre chez tes parents. N’allez pas dans votre maison isolée des Ormes. Vous y seriez trop vulnérables. »
Je suivis le conseil du capitaine. Nous nous installâmes chez mes parents, dans leur maison de ville située dans un quartier résidentiel sécurisé. Les volets restaient clos. Chaque craquement de parquet, chaque aboiement lointain de chien me faisait sursauter. Sophie semblait percevoir l’angoisse ambiante ; elle refusait de manger si je ne restais pas assis à ses côtés, sa petite main agrippée à mon auriculaire.
Trois jours s’écoulèrent ainsi, un purgatoire d’attente et de terreur latente. La police vérifiait les comptes bancaires des Vance, surveillait les aéroports, mais Natalie semblait s’être évaporée avec une liasse de billets retirée avant la fermeture de son agence.
Le quatrième soir, un coup de fil brisa la torpeur de la maison. C’était l’entreprise de télésurveillance en charge de notre propriété des Ormes.
« Monsieur Miller ? Une alarme d’intrusion vient de se déclencher dans votre propriété. Détecteur de bris de verre au rez-de-chaussée, aile ouest. »
« N’envoyez pas seulement vos agents, appelez immédiatement le capitaine Moreau de la police nationale ! » criai-je dans l’écouteur.
Je raccrochai, enfilai mon manteau sans écouter les supplications de ma mère qui me conjurait de rester en sécurité.
« Elle est chez nous, maman. Elle est retournée dans la maison de Caroline. Je ne la laisserai pas profaner cet endroit une seconde de plus. »
« Ethan, attends la police ! » cria mon père en tentant de me retenir.
« Je serai là-bas en quinze minutes, les forces de l’ordre en mettront vingt-cinq. Elle cherche à détruire les dernières preuves ou à voler ce qui reste. »
Je m’engouffrai dans ma berline, démarrant en trombe sur les pavés humides de la ville. La route menant au domaine des Ormes serpentait à travers une forêt de chênes denses, plongée dans un brouillard d’automne impénétrable. La pluie redoublait d’intensité, battant le pare-brise avec une fureur métallique qui rappelait les notes brisées de la boîte à musique.
Quand j’arrivai au portail monumental du domaine, celui-ci était entrouvert, la chaîne coupée au coupe-boulon. Je remontai l’allée gravillonnée tous phares éteints pour ne pas donner l’alerte. Au loin, la masse sombre de la grande maison se découpait sur le ciel d’encre. Une faible lueur vacillait au rez-de-chaussée, précisément dans l’ancien atelier de peinture de Caroline.