C’était la première fois qu’il entendait son fils l’appeler ainsi.
« Oui ? »
Étienne hésita.
Puis demanda :
« Tu peux m’apprendre à le réparer ? »
Julien éclata en sanglots.
Il posa sa canne contre le banc.
Puis s’agenouilla lentement devant son fils.
« Oui, mon garçon. »
Il lui ouvrit les bras.
« Je vais t’apprendre tout ce que je sais. »
Étienne se jeta contre lui.
Et pendant un long moment, plus personne ne parla.
Un an plus tard, la vie de la famille Moreau avait profondément changé.
Julien poursuivait sa rééducation, mais il pouvait désormais vivre auprès de Claire et d’Étienne.
Leur appartement résonnait de conversations, de rires et parfois de petites disputes affectueuses autour de projets électroniques.
Julien apprenait à connaître le garçon qu’il n’avait pas vu grandir.
Étienne découvrait un père patient, parfois maladroit, souvent ému par les choses les plus simples.
Ils passaient des heures à réparer de vieux appareils.
Claire les retrouvait régulièrement installés à la table de la cuisine, entourés de fils, de tournevis et de cahiers.
« Vous allez finir par transformer cet appartement en laboratoire ! »
Julien répondait en souriant :
« C’est la faute de notre ingénieur en chef. »
Étienne levait la tête.
« Non, c’est toi qui as tout démonté ! »
Et Claire éclatait de rire.
Les démarches judiciaires et financières n’avaient pas toutes été simples.
Arthur Delacroix avait dû assumer les conséquences des faits établis.
Il s’était retiré de la direction de son groupe.
Les réparations financières convenues avec la famille avaient été mises en place sous contrôle juridique.
Quant aux circonstances de l’accident de Julien, elles avaient fait l’objet d’un examen distinct.
Rien ne permettait de conclure qu’Arthur avait provoqué cet accident.
Mais sa dissimulation de plusieurs informations importantes avait durablement terni sa réputation.
Il accepta finalement de témoigner sur l’ensemble des faits dont il avait connaissance.
À la surprise de nombreux observateurs, il choisit également de financer, sans droit de regard sur les décisions, une fondation indépendante destinée à soutenir les jeunes issus de familles modestes passionnés par les sciences.
Le conseil d’administration était composé d’enseignants, de chercheurs et de représentants associatifs.
Claire refusa que cette initiative porte le nom de Delacroix ou de Moreau.
Elle proposa simplement :
La Fondation des Possibles.
Julien approuva.
« C’est exactement ce que j’aurais voulu. »
Le premier concours scientifique de la fondation fut organisé à Paris.
Des dizaines d’enfants venus de toute la France présentèrent leurs inventions.
Certains avaient construit des systèmes pour économiser l’eau.
D’autres avaient imaginé des outils d’assistance pour les personnes âgées.
Un groupe de collégiens avait conçu une petite machine capable d’aider à trier les déchets.
Étienne participa avec son détecteur de pannes.
Mais il refusa de concourir pour le premier prix.
Il préféra accompagner les plus jeunes et leur expliquer comment améliorer leurs projets.
Julien le regardait depuis le fond de la salle.
Claire était assise près de lui.
Elle lui prit la main.
« Tu sais ce qui me rend le plus heureuse ? »
Julien sourit.
« Quoi ? »
« Il n’a pas changé. »
Julien observa leur fils.
Étienne expliquait patiemment à une petite fille comment reconnecter un fil sur son montage.
« Non », répondit-il. « Il est resté lui-même. »
Arthur Delacroix assistait également à l’événement, discrètement, parmi les invités.
Il avait vieilli.
Son visage était plus fatigué.
Mais lorsqu’il vit Étienne aider une enfant à réparer son invention, il s’approcha lentement.
« Bonjour, Étienne. »
Le garçon leva les yeux.
« Bonjour, monsieur Delacroix. »
Arthur regarda le petit appareil sur la table.
« C’est toi qui as fait cela ? »
« Non. C’est elle. Je l’aide seulement. »
La petite fille sourit timidement.
Arthur hocha la tête.
Puis il se tourna vers Étienne.
« Tu te souviens de ce que je t’ai dit lors du gala ? »
Le garçon réfléchit.
« Que si j’échouais, je devais quitter la réception ? »
Arthur baissa les yeux.
« Oui. »
Un silence passa.
« Je me suis comporté comme un homme arrogant et cruel. Et tu méritais mieux. »
Étienne resta sérieux.
« Maman dit que les excuses comptent davantage lorsqu’on change vraiment après. »
Arthur eut un faible sourire.
« Ta mère est une femme sage. »
Il hésita.
« Est-ce que tu me détestes ? »
Étienne prit un moment avant de répondre.
« Je n’aime pas ce que vous avez fait à mes parents. »
Arthur acquiesça lentement.
« Je comprends. »
« Mais mon père dit qu’on peut devenir meilleur si on accepte de reconnaître ses erreurs. »
Arthur sentit ses yeux s’humidifier.
« Il a toujours été plus généreux que moi. »
Étienne lui tendit une petite pièce électronique.
« Vous voulez nous aider à finir ce montage ? »
Le milliardaire regarda l’objet.
Pendant une seconde, il sembla ne pas comprendre la question.
Puis il ôta sa veste et la posa sur une chaise.
« Je ne suis pas très doué. »
Étienne sourit.
« Ce n’est pas grave. Je peux vous montrer. »
Et l’homme qui avait jadis humilié un enfant devant deux cents invités s’assit à côté de lui pour apprendre à réparer un circuit.
Sans microphone.
Sans discours.
Sans chercher à impressionner qui que ce soit.
Plus tard, alors que les derniers participants quittaient la salle, Julien rejoignit son fils sur une terrasse.
Le soleil se couchait derrière les toits de Paris.
Ils restèrent un moment silencieux.
Puis Julien demanda :
« Tu sais pourquoi j’avais fabriqué ce coffre ? »
Étienne réfléchit.
« Pour protéger des choses importantes ? »
« Oui. Mais j’avais commis une erreur. »
« Laquelle ? »
Julien regarda l’horizon.
« Je pensais qu’en construisant un objet assez solide, je pourrais empêcher certaines personnes de faire du mal aux autres. »
Étienne fronça les sourcils.
« Et ce n’était pas vrai ? »