Si cette lettre arrive jusqu’à toi, c’est que certaines choses ne se sont pas passées comme nous l’espérions.

Je sais que tu feras tout pour protéger Camille. Mais il y a un autre enfant auquel je pense chaque jour.

Un petit garçon qui mérite de grandir en sécurité.

Marianne connaît la vérité. Fais-lui confiance.

Et surtout, ne laisse jamais Victor décider de ce qui est bon pour notre famille.

Étienne s’arrêta net.

Victor.

Victor Delorme.

Son associé.

Son plus vieil ami.

L’homme qui l’avait aidé à bâtir son empire immobilier.

Celui qui avait organisé les funérailles d’Élise lorsque le chagrin avait rendu Étienne incapable de prendre une décision.

Celui qui s’occupait encore aujourd’hui d’une grande partie des affaires du groupe Laurent.

Étienne sentit une sueur froide couler le long de son dos.

Il poursuivit.

Tu m’as souvent dit qu’une famille se construit avec de l’amour, pas seulement avec le sang. J’espère que tu t’en souviendras.

Pardonne-moi de ne pas avoir trouvé le courage de tout t’expliquer plus tôt.

Je t’aime.

Élise.

Étienne resta immobile.

Il avait l’impression que le temps venait de se briser.

Camille tendit les bras vers lui.

« Papa ? »

Il se tourna vers elle.

« Oui, ma chérie. »

« C’est une lettre de maman ? »

Étienne acquiesça.

Camille commença à pleurer.

« Je peux la voir ? »

Il lui tendit doucement le papier.

Elle observa l’écriture sans pouvoir en comprendre toute la portée.

Puis elle serra la lettre contre sa poitrine.

« Je n’ai presque aucun souvenir d’elle », murmura-t-elle.

Étienne s’agenouilla près de son fauteuil.

« Je sais, mon ange. »

« Tu crois qu’elle pensait à moi ? »

La question le transperça.

« Chaque seconde. »

Camille regarda Théo.

« Et elle pensait à lui aussi ? »

Étienne ne savait pas quoi répondre.

Cette nuit-là, la fête d’anniversaire se termina beaucoup plus tôt que prévu.

Les invités quittèrent progressivement l’hôtel.

Les serveurs commencèrent à débarrasser les tables.

Le gâteau géant resta presque intact.

Dans une suite privée, Étienne fit préparer un repas pour Théo.

Le garçon mangea lentement, comme s’il avait peur qu’on lui retire son assiette.

Camille l’observait.

« Tu peux en reprendre », lui dit-elle.

Théo baissa les yeux.

« Je ne veux pas déranger. »

« Tu ne déranges pas. »

Il esquissa un petit sourire.

C’était le premier sourire qu’il adressait à quelqu’un depuis la mort de sa mère.

Étienne regardait les deux enfants.

Il remarqua qu’ils avaient presque les mêmes expressions lorsqu’ils étaient timides.

La même manière de baisser les yeux.

La même fossette au coin de la bouche.

Il tenta de repousser une pensée qui commençait à prendre forme.

Puis il appela son avocat personnel, Antoine Perrin.

« Antoine, j’ai besoin de toi. Immédiatement. »

« Il est presque minuit, Étienne. »

« Je sais. »

« Que se passe-t-il ? »

Étienne regarda la lettre d’Élise.

« Je crois qu’on m’a menti pendant neuf ans. »

Le lendemain matin, Antoine arriva à la résidence Laurent.

Il connaissait Étienne depuis plus de vingt ans.

C’était un homme discret, méthodique et réputé pour sa prudence.

Lorsqu’Étienne lui montra la lettre et le médaillon, il resta longtemps silencieux.

« Tu es certain que c’est l’écriture d’Élise ? »

« Absolument. »

« Et le garçon ? »

« Il affirme que sa mère était Marianne Moreau. »

Antoine fronça les sourcils.

« Marianne Moreau… »

« Tu te souviens d’elle ? »

« Vaguement. Elle travaillait auprès d’Élise, n’est-ce pas ? »

Étienne acquiesça.

« Oui. Jusqu’à sa disparition. »

Antoine examina la lettre.

Puis il releva les yeux.

« Il faut vérifier tout cela avant de tirer des conclusions. »

Étienne se leva.

« Je veux savoir ce qui s’est passé. »

« Nous allons rechercher les anciens dossiers, mais de manière légale. Et il faut d’abord veiller à ce que cet enfant soit pris en charge correctement. »

Étienne regarda Théo, qui dormait dans une chambre voisine.

« Il ne retournera pas à la rue. »

Antoine hocha la tête.

« Nous devons prévenir les services compétents. Si sa mère est décédée et qu’il n’a aucun responsable légal, sa situation doit être régularisée. »

Étienne acquiesça.

Il ne voulait pas transformer un enfant vulnérable en enjeu familial.

Il voulait le protéger.

Pourtant, une question ne cessait de le tourmenter.

Pourquoi Élise avait-elle parlé d’un autre enfant ?

Et pourquoi avait-elle averti son mari de se méfier de Victor ?

Pendant que les adultes enquêtaient, Camille et Théo apprenaient à se connaître.

Au début, le garçon parlait peu.

Il semblait surpris par la taille de la maison.

Les plafonds étaient immenses.

Les fenêtres donnaient sur un jardin soigneusement entretenu.

Des tableaux anciens décoraient les murs.

Une gouvernante lui avait préparé des vêtements propres et des chaussures neuves.

Mais Théo conservait sa chemise déchirée soigneusement pliée dans un tiroir.

Elle avait appartenu à sa mère.

Camille le remarqua.

« Pourquoi tu gardes ça ? »

Théo baissa les yeux.

« Ça sentait encore un peu comme elle. »

Camille resta silencieuse.

Puis elle regarda le médaillon qu’elle portait désormais autour du cou.

« Moi aussi, j’aimerais me souvenir de l’odeur de ma maman. »

Théo releva la tête.

« Tu ne te souviens vraiment pas d’elle ? »

Camille secoua la tête.

« J’étais bébé quand elle est morte. »

Elle posa les mains sur les roues de son fauteuil.

« Papa me montre souvent des photographies. Il me raconte qu’elle chantait quand elle préparait le petit déjeuner. »

Théo sourit doucement.

« Ma mère chantait aussi. »

« Qu’est-ce qu’elle chantait ? »

Il réfléchit.

Puis il fredonna quelques notes d’une vieille berceuse française.

Camille ouvrit de grands yeux.

« Je connais cette chanson ! »

Théo s’arrêta.

« Vraiment ? »

« Papa me la chante parfois quand je suis triste. »

Le garçon sentit son cœur battre plus vite.

Marianne lui avait dit qu’Élise chantait cette berceuse lorsqu’elle attendait son bébé.