« Vous n’êtes pas sous mandat de dépôt ce matin, repris-je d’un ton presque distrait en rangeant méticuleusement mes stylos dans mon étui de cuir. Votre implication directe dans les manœuvres financières frauduleuses relève d’une complicité passive selon les premières conclusions du rapport. Vous aurez donc le privilège de rester en liberté… provisoire. »
Elle laissa échapper un soupir rauque, un semblant de soulagement précaire. Mais je n’avais pas terminé.
« En revanche, la commission spéciale a validé la saisie conservatoire totale de vos comptes bancaires personnels, de l’hôtel particulier de l’avenue Montaigne et de l’ensemble du domaine terrien des Salazar, en garantie des pénalités dues au Trésor public. Les scellés sont en train d’être apposés sur vos portes à l’heure où nous parlons. Les serrures ont été changées. Vos cartes de crédit sont révoquées depuis midi. »
Patricia porta une main tremblante à son collier de perles.
« Mais… où vais-je aller ? Où dois-je dormir ce soir ? C’est ma maison ! Ces biens m’appartiennent depuis quarante ans ! Tu ne peux pas me jeter à la rue comme une mendiante ! »
« Vous irez exactement là où vous m’aviez prévu d’aller dans votre projet d’accord de divorce, Patricia, répondis-je sans la moindre trace d’émotion dans la voix. Dans ce petit deux-pièces sans charme de la banlieue est que vos avocats avaient si charitablement sélectionné pour moi ce matin. Les clés sont chez l’huissier à l’accueil. Vous avez deux heures pour récupérer une valise de vêtements personnels sous la surveillance d’un officier de police judiciaire. Pas de bijoux de famille, pas d’œuvres d’art. Juste de quoi vous vêtir décemment. »
« Tu es un démon… murmura-t-elle, les larmes roulant enfin sur ses joues creusées par l’angoisse. Un démon froid et sans cœur. Mon mari… Ernesto… n’aurait jamais permis une telle infamie ! »
Je me levai de mon fauteuil.
Toute la salle se leva instantanément avec moi dans un mouvement unanime de respect protocolaire. Ma toge noire retomba en plis parfaits autour de mes chevilles.
« Ernesto Salazar était un homme lucide, Madame. Et son dernier acte d’amour pour cette société a été de me donner les armes pour l’extirper de vos griffes avant que vous n’acheviez de la corrompre totalement. Vous m’avez giflée métaphoriquement pendant six ans par vos humiliations quotidiennes ; votre protégée a cru bon de le faire physiquement ce matin dans ce couloir. Considérez cet instant comme le reçu de paiement de vos dettes. »
Je posai les mains sur le bois du pupitre, dominant l’assemblée muette de toute ma hauteur.
« L’audience de confirmation des actes d’instruction est levée. »
CLAC.
Le coup de marteau final résonna dans la voûte avec une netteté chirurgicale, scellant à jamais le destin de la dynastie Salazar.
Je me détournai du prétoire sans accorder un dernier regard aux débris fumants de leur grandeur déchue. Je traversai la porte dérobée menant aux appartements des magistrats. Dans le couloir intérieur, tapissé de feutre pour étouffer les bruits du monde extérieur, le greffier Vance me rejoignit, portant sous le bras la mallette de cuir contenant les dossiers scellés.
« Une exécution remarquable, Madame la Présidente, glissa-t-il avec une réserve toute professionnelle, teintée d’une admiration sincère. Le parquet général a déjà émis les communiqués de presse. D’ici vingt minutes, l’affaire fera l’ouverture de tous les journaux télévisés du pays. »
« Merci, Arthur, répondis-je en détachant lentement le jabot blanc de mon cou. Assurez-vous simplement que les scellés sur la bibliothèque privée d’Ernesto ne soient pas brisés avant mon passage demain matin. Il y a des correspondances personnelles que je souhaite classer moi-même. »
« Ce sera fait selon vos instructions exactes. »
Il s’inclina légèrement et prit le couloir de gauche pour rejoindre les bureaux du greffe central.
Je restai seule dans le vestibule privé des juges. Devant moi, une haute glace sans tain reflétait ma silhouette. J’ôtai la toge de soie noire, la pliai avec soin et la posai sur le dossier du fauteuil de repos. En dessous, j’avais conservé cette même robe simple, sobre, taillée dans un tissu sans apparat, que je portais lorsque je m’étais présentée au palais quelques heures plus tôt.
Je m’approchai du miroir et m’observai attentivement.
Sur ma joue gauche, la rougeur laissée par la main de Valeria Mendoza commençait à virer au pourpre pâle, une marque encore vive sous la lumière crue des néons. Je passai délicatement le bout de mes doigts sur ma peau endolorie. La douleur était bien réelle, presque vivante. Mais mes lèvres, elles, ne tremblaient pas.
Elles esquissèrent à nouveau ce même sourire imperceptible, ce sourire énigmatique qui avait tant désarçonné mes bourreaux dans le hall en marbre.
Ils avaient cru me réduire à rien. Ils avaient pensé qu’en m’arrachant le statut d’épouse d’Alejandro Salazar, ils m’ôtaient la seule parure qui me donnait consistance dans leur monde d’illusions et de miroirs dorés. Ils n’avaient jamais compris que pour régner sur l’ombre, il faut savoir s’y fondre entièrement, jusqu’à ce que ceux qui se croient dans la lumière oublient que c’est la nuit qui finit toujours par les engloutir.
J’ouvris mon sac, en tirai un mouchoir de batiste brodé aux initiales de mon père, essuyai la fine trace de sang séché au coin de ma lèvre inférieure, puis remis mes gants de cuir noir.
Je franchis les portes battantes de la sortie réservée aux magistrats pour déboucher sur le grand perron de la cour d’appel.
Dehors, le ciel d’automne était d’une clarté limpide, glacé et pur. En bas des marches de granit, une nuée de journalistes, alertés par la descente soudaine de la brigade financière, s’agglutinait déjà autour des fourgons cellulaires qui emportaient Alejandro et Valeria vers leur détention. Les flashs des appareils photo crépitaient sans discontinuer, perçant la pénombre naissante de mille éclats frénétiques.
Au pied de l’escalier monumental, une berline noire aux vitres teintées m’attendait, stationnée le long du trottoir, son moteur tournant au ralenti. Le chauffeur en livrée sombre m’aperçut, descendit prestement du véhicule et vint m’ouvrir la portière arrière avec une déférence impeccable.