« Tireurs, abattez-le ! » hurla Salvatore, perdant enfin son masque de patriarche distingué.

Mais avant que leurs index n’aient pu presser la moindre détente, le plancher sous leurs pieds tressauta violemment.

Durant ma descente, j’avais actionné la vanne de gaz de la cuisine industrielle située juste en dessous du vestibule, laissant le méthane saturer le faux plafond. En arrivant au bas de l’escalier, j’avais simplement lâché un fumigène incandescent dans la grille de ventilation.

L’explosion fut brève, localisée mais dévastatrice. Les dalles de marbre se soulevèrent dans un souffle terrible, projetant les quatre gardes contre les colonnes et les murs dans une pluie de débris calcaires et de fumée noire.

Salvatore, protégé par la masse de ses hommes, fut projeté en arrière, heurtant lourdement le chambranle de la porte d’entrée. Sa canne vola au loin. Son manteau de prix était déchiré, son front entaillé d’une longue estafilade saignante.

Je traversai le rideau de poussière sans courir, enjambant les corps inanimés des gardes.

Salvatore rampa désespérément vers le seuil, tendant la main vers la lumière des projecteurs de ses véhicules restés dans l’allée. Mais avant qu’il ne puisse atteindre l’air libre, ma botte s’écrasa avec force sur sa main blessée, broyant ses doigts contre la pierre froide.

Un hurlement de douleur lui échappa.

« Pitié… Alejandro… nous sommes du même sang ! » balbutia-t-il, la bave aux lèvres, levant vers moi un visage déformé par la terreur absolue. « C’était pour la famille ! Pour préserver notre nom ! Tu allais tout détruire pour une femme qui n’était même pas d’origine sicilienne ! »

Je posai le canon tiède de mon arme directement entre ses deux yeux.

« Tu as mentionné le nom de Sofia pour la dernière fois de ton existence », dis-je tout bas.

« Alejandro… écoute-moi… tu ne pourras jamais élever quatre enfants dans ce monde… la police, le FBI, les autres familles… ils sauront… ils viendront tous… »

« Qu’ils viennent. »

J’appuyai sur la détente.

Le coup de feu claqua, sec, définitif, mettant un point final à cinquante ans de manigances, de complots et de poison au sein de la dynastie Moretti. Le corps de Salvatore s’affaissa mollement sur le perron, ses yeux vitreux fixant le ciel d’orage de Chicago.

Dehors, dans l’allée bordée de cyprès, les chauffeurs des deux derniers SUV, témoins de l’exécution de leur commanditaire à travers leurs pare-brise, ne demandèrent pas leur reste. Les moteurs rugirent dans un crissement de pneus affolé et les véhicules franchirent en trombe les grilles défoncées pour disparaître dans la nuit pluvieuse.

Je restai là, debout sous la bruine froide qui commençait à tomber, laissant l’eau laver le sang et la suie qui couvraient mes joues.

La bataille du manoir était terminée. Mais la guerre pour la survie de mes fils ne faisait que commencer.

Je retournai à l’intérieur, traversai les ruines fumantes de ma maison sans un regard pour les richesses détruites, et montai au bureau du premier étage où se trouvait le coffre-fort principal encastré dans la maçonnerie. J’en sortis quatre faux passeports diplomatiques vierges, des liasses de devises étrangères et les clés d’un compte numéroté à Zurich contenant plus d’argent qu’il n’en faudrait pour acheter une île entière dans les Caraïbes.

Puis, je ramassai sur le sol de la salle à manger la petite cuillère en argent qu’Elena avait lâchée quelques heures plus tôt. Je l’essuyai soigneusement avec mon mouchoir et la glissai dans ma poche intérieure, juste à côté de mon cœur.

Une heure plus tard, j’arrivai devant le motel miteux de Cermak Road. La pluie tombait désormais à torrents, noyant les néons clignotants dans un halo de brume graisseuse.

Je frappai trois coups à la porte du numéro 14, marquai une pause de deux secondes, puis frappai deux coups rapides.

La porte s’entrouvrit prudemment sur la chaîne de sécurité. Le visage émacié d’Elena apparut dans l’entrebâillement. En m’apercevant seul, debout sous le déluge mais vivant, ses traits se relâchèrent dans un soupir qui ressemblait à une prière exaucée.

Elle déverrouilla la chaîne et s’effaça pour me laisser entrer.

La pièce était modeste, éclairée par une unique lampe de chevet jaune. Sur les deux lits jumeaux, trois des garçons dormaient profondément, épuisés par l’angoisse et la fuite, enroulés dans des couvertures synthétiques rugueuses.

Seul Mateo veillait encore, assis en tailleur au bout du matelas, tenant toujours contre lui son petit sac à dos d’écolier.

Quand il me vit franchir le seuil, il ne bougea pas. Il regarda mes mains, désormais nettoyées de toute trace de poudre, puis plongea son regard dans le mien.

« Le méchant monsieur est parti ? » demanda-t-il tout doucement pour ne pas réveiller ses frères.

Je m’approchai du lit et m’assis sur le bord du matelas. Le bois grinça sous mon poids. Je retirai ma veste trempée et la posai sur une chaise, me retrouvant en simple chemise, vulnérable pour la première fois de ma vie devant un autre être humain.

« Il ne reviendra plus jamais », répondis-je avec douceur. « Aucun d’entre eux ne reviendra. »

Le petit garçon pencha la tête, m’observant avec cette curiosité pure et pénétrante propre à l’enfance.

« Et nous ? On retourne dans la grande maison avec la jolie table ? »

« Non, Mateo. Cette maison est trop vieille et trop pleine de fantômes. Nous allons partir très loin d’ici. Quelque part où la mer est chaude, où le soleil brille tous les jours, et où vous pourrez courir sur le sable sans jamais avoir à vous cacher. »

Elena s’approcha, posant une main hésitante sur mon bras.

« Et Chicago, Alejandro ? L’organisation ? Si tu disparais, la ville va sombrer dans le chaos. Les capitaines vont s’entre-déchirer pour prendre ta place. »

Je tournai la tête vers elle, et pour la première fois en onze ans, elle vit un sourire apparaître sur mon visage. Un sourire las, mais infiniment apaisé.