« Elena, il y a une trappe sous le troisième casier à gauche. Elle mène aux anciens conduits d’aération des brasseries clandestines de l’époque de la Prohibition. Ce passage est inconnu de tous les plans modernes, même de Salvatore. Il débouche à deux kilomètres d’ici, dans le sous-sol d’une teinturerie abandonnée sur Cermak Road. Prends les clés de la berline banalisée garée là-bas. Tu les emmènes au motel Lakeview, chambre 14. Tu attends mon appel. »
« Et toi, Alejandro ? » demanda-t-elle, les yeux emplis d’angoisse. « Ils sont trop nombreux. Même pour toi. »
Un rictus féroce étira mes lèvres.
« Ils ont oublié qui leur a appris à tuer. »
Je fermai la porte blindée derrière eux après les avoir regardés s’engouffrer dans le boyau sombre, Mateo se retournant une dernière fois pour m’adresser un petit geste timide de la main. Quand le panneau métallique se verrouilla d’un bruit lourd, j’étais redevenu Alejandro Moretti. Mais cette fois, je n’avais plus seulement un nom à défendre. J’avais un avenir.
Je remontai au rez-de-chaussée par l’escalier de service. Le manoir résonnait désormais de bruits de pas prudents et d’ordres murmurés en russe et en italien. Ils étaient au moins quinze à l’intérieur, nettoyant méthodiquement chaque pièce, tandis que d’autres gardaient le parc.
Je me glissai dans le grand salon aux tentures de velours sombre. La nuit commençait à tomber sur Chicago, jetant de longues ombres lugubres à travers les pièces saccagées. Dans le salon trônait le grand piano à queue de Sofia, couvert d’une fine couche de poussière.
J’activai l’interrupteur général de sécurité dissimulé derrière une moulure de la cheminée. C’était un système que j’avais fait installer à l’insu de tous lors de la rénovation de la demeure : un circuit de coupure d’urgence couplé à des volets d’acier pare-balles sur chaque issue extérieure.
D’un coup sec, toutes les lumières du domaine s’éteignirent. Dans le même instant, un vrombissement électrique sourd fit descendre les lourds panneaux d’acier blindé sur toutes les portes et fenêtres du manoir.
Le manoir se transforma instantanément en un tombeau hermétique plongé dans une obscurité d’encre.
Des cris de surprise et des jurons fusèrent dans le grand vestibule.
« Que se passe-t-il ? »
« Panne de courant ! Activez la vision nocturne ! »
Ils enclenchèrent leurs lunettes thermiques. Mais j’avais également prévu cette éventualité. Depuis mon poste de contrôle, j’activai le système de purge d’eau chaude des radiateurs d’époque. Des jets de vapeur brûlante jaillirent des plinthes dans tous les couloirs principaux, saturant l’air de chaleur humide et aveuglant complètement les capteurs infrarouges de leurs équipements optiques par un mur de chaleur opaque.
Pour eux, c’était le chaos le plus total.
Pour moi, c’était ma maison. Je connaissais le moindre grincement de parquet, chaque angle, chaque recoin où l’ombre était plus dense que la mort.
Je frappai le premier groupe près de la bibliothèque. Deux hommes marchaient prudemment, leurs fusils pointés vers l’avant. Je surgis de derrière une colonne de marbre, saisissant le canon de l’arme du premier pour le détourner vers son camarade avant de presser la détente avec son propre doigt. Une rafale déchiqueta le second assaillant. Avant que le survivant ne comprenne ce qui lui arrivait, ma lame de combat s’enfonça sous sa mâchoire, tranchant net toute velléité de cri.
Je récupérai deux grenades à fragmentation sur sa veste tactique et poursuivis ma traque.
Le manoir n’était plus une demeure bourgeoise, c’était un abattoir vertical. Les tirs sporadiques des mercenaires affolés illuminaient les couloirs de brefs éclairs stroboscopiques, criblant de plomb des peintures inestimables et des miroirs anciens. Mais chaque fois qu’un canon crachait du feu, je répondais depuis une direction imprévisible.
Un homme abattu dans la galerie des glaces.
Deux autres fauchés en haut du grand escalier par une grenade qui roula silencieusement sur le tapis persan avant de détoner.
Un quatrième précipité par-dessus la balustrade de la mezzanine pour s’écraser la nuque brisée sur les dalles de l’atrium.
Ils étaient professionnels, entraînés, impitoyables. Mais ils se battaient pour une prime. Je me battais pour le sang de ma chair. La terreur changea de camp en moins de dix minutes.
Bientôt, les communications radios des survivants se transformèrent en supplications paniquées.
« C’est un fantôme ! On ne peut pas le verrouiller ! Il connaît les murs ! »
« Repli ! Cassez une fenêtre, sortez d’ici ! »
« Les volets ne bougent pas, c’est du blindé militaire ! On est piégés ! »
Au rez-de-chaussée, une voix retentit soudain, amplifiée par un mégaphone depuis l’extérieur du porche d’entrée, là où les volets de la porte principale n’étaient pas encore totalement verrouillés à cause d’une cale métallique posée par leurs soins.
« Alejandro ! »
Salvatore. Il avait enfin franchi le périmètre. Il pensait trouver un neveu acculé ou mort au milieu des cadavres.
Je descendis lentement les marches de marbre, l’arme basse, le visage maculé de suie et d’éclats de verre, les yeux brillant d’une lueur spectrale.
Quatre gardes d’élite entouraient Salvatore Moretti dans le vestibule. Mon oncle portait un manteau de cachemire noir impeccable, une écharpe de soie grise et tenait à la main une canne à pommeau d’argent dissimulant une lame. Mais malgré son arrogance légendaire, son regard trahissait une panique grandissante en voyant les cadavres de ses meilleurs éléments joncher le sol autour de lui.
« Reste où tu es, Alejandro ! » cria-t-il en levant sa main gantée de cuir. Les quatre gardes braquèrent immédiatement leurs fusils laser sur mon torse. Quatre points rouges dansèrent sur ma chemise blanche déchirée.
Je ne m’arrêtai pas. Je continuai de descendre, marche après marche, d’un pas lourd et régulier qui résonnait comme un glas dans la pièce silencieuse.
« Tu as toujours manqué de vision, Salvatore », dis-je d’une voix glaciale qui fit frémir le garde le plus proche. « Tu pensais que le pouvoir résidait dans les bilans comptables, dans les politiciens corrompus et dans les alliances secrètes. Tu as oublié ce qui a bâti cette famille : la fureur. »