Une lame monstrueuse, la dernière d’une série de trois vagues colossales, souleva les restes de la proue dans un ultime sursaut de flottaison. Pendant deux secondes suspended au sommet de cette montagne liquide, les trois hommes dominèrent le chaos marin. Juste en dessous d’eux, à portée de bras, la surface noire et gluante du plateau de basalte apparut, découverte un court instant par le reflux de la mer.
Le bateau toucha le fond rocheux avec un fracas d’enclume brisée. L’étrave s’ouvrit en deux comme une coquille d’œuf sous la violence de l’impact.
« Sautez ! »
Esteban poussa Mateo de toutes ses forces restantes vers la roche noire et se jeta en avant, entraînant dans sa chute la masse inerte de don Silvio.
Ils ne tombèrent pas dans l’eau : ils s’écrasèrent lourdement sur le lit d’algues épaisses et d’anémones coriaces qui tapissaient la roche. La douleur fut féroce. Le genou d’Esteban heurta une tête de roche avec la force d’un coup de masse, lui arrachant un hurlement qui fut aussitôt étouffé par le retour de la vague.
Une masse liquide de trois mètres d’épaisseur recouvrit immédiatement le plateau rocheux. La force du ressac était titanesque, aspirant tout vers le précipice marin, raclant la pierre avec la puissance d’une herse d’acier. Esteban enfouit ses doigts nus, ses ongles, ses paumes ensanglantées dans les fentes microscopiques du basalte, agrippant les racines épaisses des laminaires géantes. Ses ongles sautèrent net sous la tension, le sang chaud coulant sur ses phalanges avant d’être lavé par la mer. Silvio, attaché à son dos, tirait vers le gouffre avec le poids d’une ancre de marine. Mateo, à quelques centimètres de lui, glissait inexorablement, ses bottes pendant déjà dans le vide au-dessus de l’abîme grondant.
« Esteban ! Je glisse ! Je pars ! »
Esteban n’avait plus de bras gauche valide, sa clavicule étant brisée. Utilisant son menton, ses dents, la pointe de son unique pied calé dans une fissure, il parvint à projeter son bras droit en avant. Ses doigts meurtris se refermèrent sur la manche du ciré de Mateo au millième de seconde où le garçon basculait dans le vide.
La traction faillit lui arracher l’épaule de son articulation. Pendant trois secondes interminables, suspendu entre la roche et l’enfer liquide, le souffle coupé, Esteban retint le poids de deux hommes contre la furie de l’océan qui se retirait dans un rugissement de cascade.
Puis, avec un sifflement caverneux, l’eau reflua complètement du plateau, se préparant pour la vague suivante.
Esteban profita de ce répit minuscule pour tirer le garçon de toutes ses fibres nerveuses, le hissant sur la partie la plus haute du dôme de pierre. Mateo rampa comme un ver, pleurant et crachant du sel, jusqu’à une cuvette naturelle creusée dans le basalte, abritée derrière un éperon rocheux d’un mètre de haut.
Ensemble, dans un effort dément où la volonté pure remplaça les muscles défaillants, ils traînèrent le corps inconscient de Don Silvio dans la cavité protectrice.
Quelques secondes plus tard, la vague suivante frappa le récif. Mais cette fois, brisée par le rempart de basalte extérieur, elle ne fit que les doucher d’une écume lourde sans parvenir à les arracher à leur trou d’ombre.
Ils étaient allongés les uns contre les autres, haletants, brisés, méconnaissables sous une croûte de vase, de sel et de sang. En contrebas, là où se trouvait leur navire un instant plus tôt, il n’y avait plus rien. Seulement l’écume blanche qui bouillonnait sur l’eau noire, et quelques planches de chêne déchiquetées qui tourbillonnaient dans le reflux avant de disparaître à jamais dans les fosses abyssales. Le Mar de Plata avait cessé d’exister.
Le silence ne vint pas, car la tempête hurlait toujours avec la même férocité aveugle, mais sur ce caillou nu, battu par les vents antarctiques, la mort venait de reculer d’un pas.
Mateo s’était écroulé sur le torse de Silvio, posant son oreille contre le tissu rêche de la salopette du vieux capitaine. Il resta ainsi plusieurs secondes, immobile, les yeux écarquillés dans la pénombre que la fin de la fusée avait rendue plus dense encore.
« Il respire, murmura le gamin dans un sanglot convulsif où se mêlaient le soulagement et l’hystérie. Esteban… Le vieux respire encore. »
Esteban ne répondit pas. Il laissa sa tête retomber lourdement contre la pierre froide et rugueuse du récif. La pluie continuait de s’abattre sur leurs corps meurtris avec la régularité d’un métronome implacable. Sa main droite, dépouillée d’ongles et tuméfiée, tremblait d’un spasme incontrôlable au fond de la flaque d’eau croupie où ils gisaient. Il tourna les yeux vers l’orient, là où l’horizon n’était encore qu’une ligne de ténèbres absolues, sans lueur, sans côte, sans promesse.
Ils étaient vivants. Échoués sur un tombeau de pierre au milieu des mers australes, transis jusqu’aux os, sans abri et sans vivres, mais vivants. Dans l’ultime seconde où l’océan refermait sa gueule d’ombre sur leur carcasse de bois pourri, un lambeau de granit leur avait tendu la main. Pour des marins du bout du monde, c’était plus qu’un miracle : c’était un sursis arraché de haute lutte à la gueule même du destin. Esteban ferma les yeux, sentant contre son flanc la chaleur fragile et désespérée du cœur de son capitaine qui refusait de capituler, et attendit patiemment que le jour se lève sur leur survie.