À ses côtés, Mateo tenait encore entre ses doigts calleux la petite clé à molette de douze, poisseuse de graisse noire et de sel marin. Le garçon n’avait pas vingt ans. Son visage, constellé de taches de rousseur sous une crasse tenace, avait viré à cette teinte de cendre mouillée que prennent les bêtes prises au piège dans un terrier inondé. Il regardait fixement ses chevilles, déjà submergées par une nappe d’huile sombre où dansaient des reflets d’essence irisée.
« Esteban… La vanne de fond ne ferme plus. L’écrou a sauté net. »
La voix n’avait pas tremblé, elle s’était brisée. Esteban ne répondit rien immédiatement. Il se contenta de poser sa grosse main rugueuse, aux ongles fendus par quarante années de chalut et de câbles d’acier, sur la nuque raidie du mousse. À l’extérieur, le vent ne soufflait plus : il cognait. Un vent debout du nord-nord-ouest, lourd d’embruns déchirés et d’une pluie si dense qu’elle effaçait tout repère entre l’abîme liquide et la nuit d’encre. Le Mar de Plata, un vieux caboteur en bois de chêne et membrures de ferraille retapé trois fois de trop dans les chantiers illégaux de Puerto Deseado, gémissait sous l’impact de chaque déferlante. Chaque vague ne frappait pas la coque, elle semblait enfoncer les côtes d’un géant moribond.
À bord, ils n’étaient que trois. Trois âmes perdues pour une cargaison dérisoire de farine avariée et de bidons de gasoil destinés à ravitailler une pêcherie clandestine de l’archipel. Là-haut, cramponné à la barre à roue en acajou ébréché de la timonerie, don Silvio jurait contre Dieu, contre les déferlantes et contre son propre frère mort vingt ans plus tôt en lui léguant cette épave flottante. Don Silvio avait soixante-douze ans, les yeux laiteux rongés par la cataracte et des poumons qui sifflaient comme des forges à charbon, mais ses mains arquées autour des rayons de la roue refusaient de céder un millimètre à la folie du ressac.
Esteban tenta d’enfoncer un coin de pin taillé à la hâte dans le passe-coque éventré. Le jet d’eau pressurisée jaillissait avec la violence d’une lance à incendie, giflant sa poitrine nue sous sa salopette de toile cirée, lui arrachant le souffle. Le bois ripa contre le rebord métallique acéré, lui entaillant profondément la paume. Le sang ne coula pas : le froid extrême cautérisait instantanément la chair, laissant une rainure blanche et insensible qui cuisait comme une brûlure au fer rouge.
« Ça ne tiendra pas, hurla Esteban en rejetant en arrière ses cheveux collés d’algues et de sueur amère. Remonte ! Mateo, grimpe à l’échelle tout de suite ! Va chercher la boîte de fusées et préviens Silvio qu’on prend deux tonnes à la minute ! Bouge ! »
Le jeune homme s’élança vers les barreaux de fer rouillé qui menaient au pont supérieur. Ses doigts glissaient sur la rouille détrempée. En bas, dans les entrailles du navire, le niveau montait avec une rapidité monstrueuse. L’eau n’était plus une flaque : c’était un lac souterrain agité de remous furieux, où flottaient déjà des caisses d’outils vides, des chiffons imbibés et les carcasses de rats noyés qui remontaient des recoins obscurs des couples.
Lorsque Esteban émergea enfin par l’écoutille et la rabattit derrière lui avec un claquement étouffé, la violence des éléments le plaqua violemment contre la cloison de la cabine. La nuit n’était pas noire ; elle était d’un vert livide, striée par l’écume fantomatique des vagues de dix mètres qui roulaient du large. L’air était saturé de sel, une poussière d’eau si dense qu’aspirer une bouffée d’air brûlait la gorge comme si l’on avalait du sable chaud. Le bastingage tribord avait déjà été arraché sur trois mètres lors du passage du banc de la Sorcière, laissant le pont à nu face aux gouffres noirs qui s’ouvraient à chaque roulis.
À l’intérieur de la timonerie, la vitre avant venait d’éclater sous l’impact d’un paquet de mer monstrueux. Don Silvio, le front barré d’une estafilade sanglante où gouttaient des éclats de verre sécurit, tournait désespérément la roue vers bâbord, tentant de maintenir le nez du bateau face à la lame pour éviter d’être pris en travers et roulé comme un fétu de paille.
« Le moteur principal va caler ! hurla le vieux capitaine sans tourner la tête, crachant un mélange d’eau de mer et de salive écumeuse. L’eau arrive aux générateurs ! Dans cinq minutes, on n’a plus de barre, plus de jus, rien ! Qu’est-ce qui se passe en bas, nom de Dieu ? »
« Le bordé a cédé sur l’arrière, Silvio ! cria Esteban en se tenant aux montants de la porte défoncée pour ne pas être jeté à terre. On ne peut pas écoper, le passe-coque est déchiré en deux ! Il faut balancer le canot ! »
Silvio laissa échapper un rire rauque, un ricanement qui ressemblait au croassement d’un corbeau marin. Il pointa un index noueux vers la plage arrière. Esteban plissa les yeux à travers le rideau de pluie torrentielle. Le berceau métallique du canot de sauvetage – une vieille coquille en fibre de verre délavée qui n’avait pas vu l’eau depuis une décennie – était vide. Les saisines en nylon avaient cédé net sous la poussée de la première vague scélérate qui avait balayé le pont une demi-heure plus tôt. Il ne restait que quatre bouts de cordage effilochés qui fouettaient l’obscurité comme des serpents d’ombre.
Ils étaient seuls. Au milieu du détroit de l’Enfer, sans radio de bord en état de marche – l’émetteur crépitait d’étincelles bleutées depuis que l’eau salée avait inondé la console –, sans embarcation de survie, avec une coque qui s’enfonçait inexorablement par la poupe.
Mateo, accroupi dans un coin de la passerelle, tenait contre sa poitrine un vieux bidon étanche contenant trois fusées de détresse périmées depuis l’automne 1998. Ses lèvres remuaient sans émettre de son. Il récitait le chapelet, les yeux révulsés vers le plafond métallique dont les rivets commençaient à suinter sous la torsion de la carcasse.