Esteban recracha une gorgée d’écume amère et aspira une goulée d’air glacé qui lui déchira les bronches. Mateo était vivant, crachant et sanglotant contre sa poitrine. Mais sous leurs pieds, il n’y avait plus de pont. Le Mar de Plata venait de casser sa quille en deux. La timonerie avait disparu, arrachée d’un bloc et emportée dans le gouffre. La partie avant du navire, où ils se trouvaient encore cramponnés aux restes du mât, pointait désormais vers le ciel selon un angle terrifiant de soixante degrés.
Silvio avait lâché prise.
« Silvio ! » hurla Esteban en balayant des yeux la crête des vagues.
À dix mètres de là, dans le bouillonnement d’écume laissé par la vague, la vieille tête blanche réapparaissait par intermittence. La brassière en liège le maintenait péniblement le nez hors de l’eau, mais le courant l’entraînait inexorablement vers le tourbillon créé par la poupe qui sombrait dans les profondeurs.
Sans réfléchir, sans calculer les chances nulles de survie dans une eau à quatre degrés, Esteban saisit l’extrémité du filin d’amarrage qui pendait encore de la bitte avant. Il enroula fermement la corde autour de son avant-bras gauche, cria à Mateo : « Tiens le dormant si tu veux vivre ! », et se laissa glisser dans l’abîme écumant.
L’impact avec l’océan lui coupa le cœur net. Chaque muscle de son corps se contracta dans un spasme tétanique. Esteban n’était plus un homme ; il était une bête qui luttait contre la matière liquide. Battant des jambes avec une frénésie désespérée, fendant les remous amers, il nagea contre la traction du naufrage. Chaque brasse lui coûtait une part de son âme. Ses doigts gourds trouvèrent enfin le col trempé du ciré de Silvio au moment exact où le vieux capitaine sombrait sous la crête d’une vague secondaire.
Esteban tira de toutes ses forces restantes. Silvio pesait comme du plomb. Ses yeux étaient révulsés, ses lèvres d’un violet profond, mais ses doigts se refermèrent avec la force surhumaine des agonisants sur le poignet d’Esteban.
« Mateo ! Hâle ! Hâle, gamin ! »
Sur la proue dressée vers les cieux comme une pierre tombale titanesque, le mousse, debout sur un morceau de ferraille tordue, tirait sur le cordage avec l’énergie de la terreur pure. Ses pieds glissaient, ses mains s’écorchaient à vif sur les brins de chanvre usé, mais il tirait pouce par pouce, centimètre par centimètre, arrachant les deux hommes à la gueule béante de l’océan.
Quand Esteban parvint à hisser le corps inerte de Silvio sur le reliquat du pont avant, le navire poussa son dernier soupir. Ce fut un son presque humain : une longue expiration sifflante d’air sous pression s’échappant des soutes étanches qui cédaient les unes après les autres. Le morceau de coque s’enfonça brutalement de deux mètres d’un coup sec.
L’eau leur arrivait maintenant à la ceinture. Il ne restait rien du navire en dehors de ce cône de tôle de trois mètres de diamètre qui coulait lentement, inexorablement, dans l’immensité déchaînée.
« La dernière fusée, dit Silvio dans un souffle presque inaudible, la tête posée contre l’acier gelé. Tire… tire la dernière… »
Esteban fouilla dans les replis de sa veste. Le dernier tube était là, coincé contre sa hanche, miraculeusement épargné par le ressac mais trempé d’eau de mer. Le percuteur semblait rouillé. Esteban le coinça entre ses dents pour le réchauffer une seconde, cracha le goût de poudre humide, puis positionna ses deux pouces meurtris sur le percuteur de secours.
Il leva le bras vers les ténèbres impénétrables. Il n’y avait aucun espoir raisonnable. Aucun cargo ne naviguait par ce fond en pleine tempête d’équinoxe. Aucune vedette de garde-côte ne risquait ses moteurs dans ce champ de hauts-fonds hérissé d’écueils à cette heure maudite. C’était un geste vide de sens, le réflexe mécanique de l’espèce humaine refusant de mourir sans jeter une étincelle au visage du néant.
Il frappa le culot de la fusée contre le métal du mât.
Une gerbe d’étincelles blanches lui brûla les doigts, suivie immédiatement d’une détonation assourdissante. Un projectile de magnésium pur s’éleva en spirale dans la tourmente, montant à plus de cent mètres avant d’éclater en un parapluie de feu blanc d’une intensité aveuglante, suspendu à son minuscule parachute de soie.
Sous cette lumière spectrale qui oscillait au gré des rafales, le monde parut figé dans une horreur grandiose. Des collines d’eau verte et mouvante s’étendaient à perte de vue. Et, à moins de cinquante mètres de leur îlot d’acier en train de sombrer, une ombre colossale, noire et dentelée, apparut entre deux crêtes d’écume.
Ce n’était pas un bateau. C’était la griffe de basalte du récif de l’Albatros, un écueil tabulaire redouté de tous les navigateurs de la côte australe. Une roche plate, constamment balayée par le ressac, mais solide, ancrée au centre de la terre, défiant les millénaires.
Le morceau de proue du Mar de Plata plongea encore d’un cran. L’eau atteignit la poitrine d’Esteban. Silvio ne bougeait plus, ses yeux fixaient le parachute lumineux qui dérivait lentement vers l’ouest.
« Le récif ! hurla Esteban à l’oreille de Mateo. Dès que le fond touche, il va basculer ! Il faut sauter vers la roche ! Si on reste dessus, le tourbillon nous aspire au fond ! »
« Je ne sais pas nager ! cria le gamin dans une crise d’angoisse panique, ses ongles s’enfonçant dans le bras valide d’Esteban. Je ne sais pas nager dans ça ! »
« On ne nage pas, on saute ! On s’accroche au goémon ! Quoi qu’il arrive, ne lâche pas la roche ! »
Esteban passa la sangle de sauvetage de Silvio autour de ses propres épaules, liant leurs deux corps par un nœud de chaise désespéré. Il saisit Mateo par le collet de sa vareuse de sa main droite. Il n’y avait plus de calcul possible, plus d’hésitation. La physique et le temps avaient réduit leur existence à un point infinitésimal.