« Garde tes prières pour quand on aura les poumons pleins de vase, gamin ! aboya Silvio, bien que son propre regard trahît une terreur ancestrale, celle de l’homme de mer qui sait exactement quelle couleur a le fond lorsqu’on y descend vivant. Esteban ! Les gilets ! Dans le coffre sous la banquette ! »

Esteban souleva le panneau de contreplaqué moisi. Trois brassières de sauvetage en liège dur, recouvertes d’une toile orange fanée par les ans et mangée par les mites. Les sangles étaient si sèches qu’elles menaçaient de casser au premier nœud. Ils les enfilèrent en silence, les mains tremblantes de froid et de tension. Le contact du liège rigide contre leurs côtes ne leur apportait aucun réconfort : tout marin sait qu’une brassière ne sert qu’à maintenir le cadavre à la surface pour que les familles puissent récupérer les restes sur les galets de la côte.

Soudain, un rugissement sourd et métallique déchira les entrailles du Mar de Plata. Une explosion étouffée secoua la quille de part en part. Dans un geignement de bielle arrachée, le vieux diesel s’arrêta net. Le silence mécanique tomba d’un coup sec, laissant toute la place au vacarme infernal de la tempête. Les faibles ampoules jaunes de la timonerie clignotèrent deux fois, puis s’éteignirent pour toujours.

Le noir devint total. Un noir épais, liquide, où l’on ne devinait l’arrivée des vagues que par la masse grondante qui occultait le ciel et le vertige de la chute libre quand le navire dévalait le flanc d’une montagne liquide.

« Il se couche ! s’écria Mateo dans un sanglot. Il se couche sur bâbord ! »

Privé de sa propulsion, le bateau s’était mis instantanément en travers de la mer. La première déferlante le coucha sur le flanc avec une violence inouïe. Esteban fut projeté contre la cloison opposée, son épaule heurtant l’angle d’un pupitre dans un craquement sinistre. Une douleur aiguë lui traversa la clavicule, lui coupant le souffle. L’eau salée s’engouffra à gros bouillons par la vitre brisée de la timonerie, transformant la cabine en une cuve tourbillonnante où flottaient des cartes marines déchirées, des boussoles et des débris de bois.

« Sortez ! hurla Esteban en agrippant le col de la veste de Mateo de sa main valide. Dehors ! S’il chavire avec nous dedans, on descend direct avec la ferraille ! Dehors ! »

Il poussa le gamin vers la porte ouverte. Don Silvio refusait de lâcher la roue inutile. Le vieux s’y cramponnait comme un naufragé à un mât, les pieds glissant sur le lino gluant. Esteban dut lui passer le bras autour de la taille et tirer de toutes ses forces, arrachant les doigts gourds du vieil homme des poignées de bois. Silvio poussa un cri de rage et de désespoir, un râle de bête qu’on arrache à son antre, mais Esteban ne desserra pas son étreinte. Il tira le vieux corps amaigri sur le pont extérieur, où la tourmente les reçut comme une volée de plombs de chasse.

Le spectacle était apocalyptique. L’arrière du Mar de Plata était déjà presque entièrement immergé. La mer léchait l’écoutille de la soute. Le bateau ne flottait plus ; il flottait entre deux eaux, maintenu encore quelques instants à la surface par les quelques poches d’air piégées sous le pont avant. Mais l’équilibre était précaire. À chaque seconde qui s’écoulait, l’air s’échappait par les nables et les dalots dans des sifflements d’écume rageurs.

« Tire une fusée ! hurla Esteban à Mateo. Tire-la maintenant, bon Dieu ! »

Mateo ouvrit le tube en plastique d’une main fébrile. Il dévissa le bouchon inférieur, exposant le cordon de mise à feu. Il leva le bras vers le ciel zébré d’éclairs et tira sur l’anneau. Rien ne se produisit. Un simple claquement mou d’amorce humide. Le gamin poussa un gémissement d’enfant, jeta le tube par-dessus bord et saisit la deuxième fusée. Ses doigts bleuâtres, gourds, n’arrivaient plus à saisir le percuteur. Esteban s’agenouilla dans l’eau glacée qui leur montait déjà aux genoux, prit le cylindre de carton rouge entre ses doigts ensanglantés et arracha le détonateur d’un coup sec vers le bas.

Un sifflement strident déchira l’air. Une comète d’un rouge incandescent jaillit du tube, projetant une clarté sanglante sur les crêtes écumeuses des vagues géantes avant de monter vers les nuages bas. Pendant cinq secondes, la mer parut faite de sang bouillonnant. Ils virent alors, avec une netteté terrifiante, le mur d’eau colossal qui fondait droit sur eux. Une masse noire de près de douze mètres de haut, couronnée d’un rouleau d’écume blanche et furieuse, avançant à la vitesse d’un train de marchandises.

« Accrochez-vous au mât de charge ! » cria Esteban de toute la force de ses poumons.

Il jeta Mateo contre la base d’acier du mât et verrouilla ses deux bras autour du torse du mousse. Silvio s’agrippa aux jambes d’Esteban, enfouissant son visage ridé contre les bottes du second.

Le choc ne ressembla à rien de terrestre. Ce ne fut pas un coup, ce fut l’écrasement d’une montagne solide de plusieurs milliers de tonnes qui s’abattit sur le pont. Esteban sentit ses articulations craquer sous la tension démesurée. L’eau le submergea totalement, lui entrant par les narines, la bouche, lui broyant la cage thoracique avec le poids d’une dalle de marbre. Le froid était si profond qu’il cessa de ressentir la douleur dans son épaule démise : il n’y avait plus que l’obscurité liquide, le grondement tonitruant des membrures qui se séparaient sous leurs pieds et l’instinct animal de ne pas desserrer les doigts, de retenir la vie qui se débattait dans ses bras.

L’apnée dura une éternité. Cinq secondes, dix secondes, vingt secondes. Ses poumons réclamaient de l’air dans une brûlure intolérable. L’envie folle d’ouvrir la bouche et de boire cette eau salée pour en finir le traversa. Puis, soudain, la pression diminua. Le mât se redressa légèrement dans un spasme violent. La surface creva au-dessus de sa tête.