« Si tu diffuses cette page », répliqua Elena sans hausser le ton, « tu déclenches une guerre civile immédiate. Les gens n’iront pas chercher le directoire perché à quatre cents mètres d’altitude derrière ses boucliers d’énergie. Ils se massacreront entre voisins de palier. Les survivants s’entretueront pour les dernières rations d’eau avant que l’armée régulière n’intervienne pour tout raser au napalm. »

« Et si je la détruis ? Si je me tais ? »

« Alors le directoire continue d’appliquer le protocole de ton père en silence. Les gens meurent à petit feu, sans savoir pourquoi, mais une partie de la cité survivra peut-être un siècle de plus. Une existence de vermine sous le talon de fer, mais une existence tout de même. »

Elena sortit un briquet en laiton de sa poche. Le cliquetis du couvercle fut net, familier. Elle ne l’alluma pas. Elle le posa simplement sur le capot rouillé d’une caisse de munitions entre elles deux.

« C’est ton héritage, Amara. Pas le mien. Marcus est mort avec ses illusions de grandeur. Moi, je serai morte d’ici mardi avec mes remords. Il ne reste plus que toi pour décider si cette ville mérite une agonie ordonnée ou un holocauste de vérité. »

Amara resta silencieuse. Elle regarda ses mains noircies par la suie, les ongles cassés, la peau marquée par des mois de traque et de privations. Elle se souvint des visages croisés dans les bidonvilles du secteur inférieur : des mères qui chantaient pour endormir des enfants affamés au son des sirènes de patrouille ; des vieillards édentés qui partageaient leur bouillon de racines avec les fugitifs ; des gamins qui jouaient avec des boulons rouillés au bord des fosses septiques, riant malgré tout, défiant la noirceur du monde par leur simple souffle.

Étaient-ils des variables dans l’équation de son père ?

Des nombres à biffer pour que les bilans énergétiques restent positifs ?

Elle s’approcha lentement de la caisse de munitions. Elena ne fit aucun geste pour la retenir. La vieille femme resta immobile, le regard perdu vers les rails morts qui s’enfonçaient dans la nuit éternelle des galeries souterraines.

Amara ramassa le briquet en laiton. Le métal était tiède au creux de sa paume.

D’un geste lent et délibéré, elle détacha la dernière page du carnet. Le papier émit un bruissement sec en se déchirant, un son minuscule mais qui sembla résonner dans toute la carcasse de la gare abandonnée.

Puis, elle referma le reste du carnet : des centaines de pages remplies de relevés techniques, de listes de dépôts d’armes du directoire, de codes de dérivation des conduits d’eau pure, de plans d’accès aux silos de grains automatisés que le gouvernement dissimulait dans les fondations rocheuses pour son propre usage exclusif.

Elle alluma le briquet. La flamme jaune dansa dans l’air froid, éclairant un instant son visage déterminé, exempt désormais de toute trace d’hésitation enfantine.

Elle approcha le coin de la dernière page de la flamme. Le vélin noircit, se recroquevilla, puis s’embrasa dans un éclair bleuâtre. Les signatures, les graphiques d’extermination rationnelle, le nom de son père, tout disparut en quelques secondes, dévoré par le feu jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un flocon de cendre grise qu’Amara écrasa sous sa semelle.

Elena la fixa, un sourcil à peine haussé.

« Tu as choisi le mensonge ? »

« J’ai choisi de supprimer leur excuse », répondit Amara d’une voix sourde mais inébranlable. « Mon père leur avait offert une théorie scientifique pour justifier leur barbarie. Sans cette page, ils ne sont plus des gestionnaires tragiques de la pénurie. Ils ne sont plus que des voleurs et des assassins ordinaires. »

Elle glissa le reste du carnet dans sa besace.

« Et que vas-tu faire du reste ? »

Amara se tourna vers l’escalier métallique qui menait aux passerelles supérieures, en direction de la station d’émission pirate des faubourgs industriels.

« Le reste ne contient aucune théorie », dit-elle en amorçant sa montée. « Seulement l’emplacement des réserves de nourriture qu’ils gardent pour eux et les codes d’ouverture des vannes hydrauliques. Les gens d’en bas n’ont pas besoin de savoir que mon père a échoué. Ils ont besoin de savoir comment forcer les silos avant l’hiver. »

Elena la regarda s’éloigner, un mince sourire amer étirant enfin le coin de ses lèvres desséchées.

« La milice sera là-haut dans vingt minutes, Amara. Dès que tu auras ouvert le premier signal, les drones de surveillance convergeront sur ta position. Tu n’auras nulle part où courir. »

Amara s’arrêta sur le premier palier de ferraille, dominant la carcasse sombre de la gare et la silhouette brisée d’Elena.

« Je cours depuis deux ans, Elena. Je commence à avoir mal aux jambes. »

Elle reprit son ascension sans un regard en arrière.

En bas, Elena ramassa lentement son arme abandonnée sur la caisse, vérifia le chargeur d’un geste machinal, puis s’assit lourdement contre la carlingue froide de la vieille locomotive. Elle remonta le col de sa gabardine pour se protéger du vent glacial qui s’engouffrait par les brèches du plafond.

Au loin, le hurlement strident des sirènes d’alarme de la haute ville commença à déchirer la nuit, suivi bientôt par le claquement lourd des pales d’hélicoptères de combat survolant le secteur inférieur.

Elena ferma les yeux, respira l’odeur familière du métal froid et de la pluie souillée, et attendit patiemment que le premier blindé franchisse les portes du hangar.