Amara n’attendit pas que la fumée âcre se dissipe. La douleur pulsait dans son épaule heurtée, mais l’adrénaline la tirait en avant. Elle se remit sur ses pieds, la vue brouillée par des taches pourpres, et s’engouffra dans l’étroite faille de ventilation qui s’ouvrait derrière elle, un conduit de décharge oublié que la montée des eaux n’avait pas totalement englouti.
Derrière elle, les cris de rage de Marcus se mêlaient aux jurons secs d’Elena et aux crépitements des flammes qui dévoraient la crasse des parois.
« Rattrape-la ! » éructait Marcus entre deux quintes de toux déchirantes causées par le phosphore. « Si elle atteint l’antenne du secteur cinq, nous sommes des hommes morts ! Tire, bon sang ! Tire dans le tas ! »
Deux détonations assourdissantes résonnèrent dans le tuyau de fonte, mais les balles ne firent que déchiqueter la tôle ondulée bien au-dessus de la tête d’Amara. Elle rampait dans la boue liquide, les genoux écorchés par les débris de verre et les ferrailles tordues. L’odeur étouffante de suie et d’humidité lui brûlait les poumons, mais chaque mètre gagné l’éloignait de la lumière du brasier.
Elle progressa ainsi pendant ce qui lui parut une éternité, guidée uniquement par le contact rugueux du conduit et le mince filet d’air frais qui filtrait d’en haut. Le vacarme de l’explosion s’atténua peu à peu, remplacé par le grondement continu des collecteurs d’eaux pluviales de la cité.
Au bout du conduit, une grille rouillée cédait sous la poussée de la terre meuble. Amara s’y jeta de tout son poids, cognant de l’épaule blessée une fois, deux fois, jusqu’à ce que les rivets pourris cèdent dans un grincement d’agonie. Elle bascula en avant et s’écrasa sur le ballast instable d’une voie ferrée désaffectée.
Le monde tanguait autour d’elle. Elle s’assit péniblement contre un pilier de soutènement en acier riveté, essuyant d’un revers de manche le sang mêlé de sueur qui coulait de son arcade sourcilière. Sa main tremblante vérifia aussitôt l’intérieur de sa veste.
Le carnet était toujours là. Intact.
Elle l’extirpa de sa cachette à la lueur blafarde d’une lune invisible, filtrée par les verrières brisées situées quarante mètres plus haut, au niveau des quais abandonnés de la vieille gare de triage. Le cuir était chaud, trempé sur les bords, mais les pages de vélin résistaient encore.
Amara contempla l’objet avec une angoisse qui lui serrait les viscères. La fameuse dernière page. Jusqu’ici, elle s’était interdit de la regarder. Son père, dans son dernier souffle, alors que les hommes de main de la direction martelaient la porte de son atelier avec des béliers mécaniques, lui avait répété la même mise en garde :
« Lis les accusations, utilise les preuves intermédiaires pour négocier des passages, mais ne tourne jamais le dernier feuillet tant que tu n’es pas prête à voir le monde tel qu’il est réellement. Ce n’est pas un secret politique, Amara. C’est un miroir. »
Elle hésita. Ses doigts engourdis par le froid effleurèrent le bord du papier plié en trois, collé à la reliure par un sceau de cire noire brisé depuis longtemps. Pourquoi Elena, une femme qui avait vu mourir trois rébellions sans jamais verser une larme, avait-elle semblé sincèrement terrifiée par ce document ? Pourquoi Marcus, prêt à vendre sa propre sœur pour un siège dans un cargo spatial, préférait-il le détruire plutôt que de le monnayer au plus offrant ?
Un bruit de pas métalliques résonna au loin sur le ballast, brisant le cours de ses pensées.
Pas une course désespérée. Une marche lente, cadencée, implacable.
Amara se figea, retenant son souffle. À travers la carcasse calcinée d’un wagon de marchandises, une silhouette apparut. Ce n’était pas Marcus.
C’était Elena.
La femme au trench-coat marchait seule. Son chapeau avait disparu dans la déflagration, révélant des cheveux courts parsemés de mèches grises, collés à son crâne par la sueur. Son visage était balafré par une longue traînée de suie noire, mais ses yeux brillaient d’une lucidité glaciale. Elle tenait son revolver le long de sa cuisse, sans agressivité immédiate, mais avec cette aisance terrifiante des tueurs professionnels.
« Tu devrais éteindre ta balise intérieure, gamine », dit Elena en s’arrêtant à une douzaine de mètres, s’appuyant contre la carlingue rouillée d’une locomotive à l’arrêt. « Ton souffle fait plus de bruit qu’une chaudière en surchauffe. »
« Où est Marcus ? » demanda Amara en tentant de masquer le tremblement de sa voix.
« Marcus s’est rendu compte un peu trop tard que les balles de mon arme n’étaient pas chargées à blanc pour les beaux yeux de la famille », répondit Elena d’un ton monocorde, sans la moindre trace d’émotion. « Il est resté dans le collecteur. Les rats et la marée montante s’occuperont de lui avant le lever du jour. »
Amara serra le carnet contre sa poitrine. « Tu l’as tué ? Ton propre allié ? »
« Marcus n’a jamais été mon allié. C’était un levier. Un intermédiaire bruyant, arrogant et cupide. Exactement ce dont j’avais besoin pour te faire sortir de ta cachette sans ameuter les patrouilles lourdes de la zone centrale. » Elena fit un pas en avant, la semelle crissant sur le gravier. « Mais toi et moi, nous avons un problème plus sérieux qu’un cadavre de plus dans les égouts. »
« Tu veux ce document pour racheter ta place au conseil », accusa Amara en reculant d’un pas, son dos rencontrant la froideur intraitable de la colonne d’acier.
Elena eut un petit rire sec, sans joie, qui ressemblait à un craquement d’os.
« Le conseil ? Tu crois encore que ce conseil dirige quoi que ce soit ? Regarde autour de toi, Amara. Regarde ces hangars éventrés, ces voies ferrées mortes, cette brume chimique qui nous ronge les poumons depuis notre naissance. Ce système ne fonctionne plus. Il tourne à vide sur son propre carburant de cadavres. Personne n’achète une place sur un navire qui coule à pic. »
« Alors que veux-tu ? »