Devant elle, à moins de quatre pas, Elena se tenait droite dans sa gabardine sombre trempée par la pluie des égouts. L’ombre de son chapeau à larges bords dissimulait le haut de son visage, mais pas la ligne impitoyable de ses lèvres entrouvertes. Derrière Amara, Marcus avançait avec cette démarche nonchalante et féline qui n’appartenait qu’aux prédateurs certains de leur victoire. Le claquement sec de ses semelles ferrées sur la grille métallique résonnait comme un verdict sans appel.

« Deux ans à te traquer à travers les bas-fonds, Amara », murmura Marcus, sa voix glissant dans l’obscurité comme de l’huile sur une lame. « Deux ans à regarder les ombres bouger en me demandant quand la petite sœur prodige allait enfin commettre l’erreur fatale. Et te voilà, acculée dans une impasse d’évacuation d’eaux usées, avec pour seule issue une grille verrouillée depuis l’inondation de quarante-deux. »

Amara ne se retourna pas entièrement. Elle garda son corps de biais, les yeux oscillant entre Elena et le reflet terne du canon de Marcus qui captait la lueur mourante de sa propre lampe de poche.

« Tu t’es vendue à lui, Elena ? » cracha Amara, la gorge nouée mais le ton ferme. « C’est toi qui m’as donné la clé du sous-sol trois. C’est toi qui m’as juré sur la mémoire de nos morts que Marcus devait tomber avant la tombée de la nuit. »

Elena ne cilla point. Le canon de son revolver de service, un modèle lourd aux rayures usées, ne tremblait pas d’un millimètre, pointé désormais vers un point indéterminé entre le sternum d’Amara et la silhouette de Marcus.

« La mémoire est un luxe de cadavre, petite », répondit Elena d’une voix rauque, usée par le tabac bon marché et trop de nuits blanches passées dans les planques de la périphérie. « Marcus n’a pas d’honneur, mais il a encore des codes d’accès pour les navettes orbitales et du carburant propre. Toi, tu n’as qu’un bout de chiffon relié par de la ficelle et une soif de justice qui va nous faire massacrer par la milice du consortium avant l’aube. »

« Tu vois ? » ricana Marcus en s’approchant encore d’un pas, son ombre démesurée s’étirant contre le béton suintant. « Le réalisme l’emporte toujours sur la poésie familiale. Donne-moi le carnet, Amara. Pas pour moi. Pour la famille. Ce que notre père a consigné là-dedans ne relève pas de la politique. C’est une condamnation à mort collective. »

« Ce que père a écrit prouve que tu as commandité l’attentat du pont sud », rétorqua Amara en sentant le sang battre à ses tempes. « Les douze cents ouvriers, les enfants des baraquements… tu les as sacrifiés pour faire grimper les actions de la métallurgie lourde de l’oncle Julian. Et Elena le savait. Tu savais tout, n’est-ce pas ? »

Elena laissa échapper un soupir glacé qui se transforma en buée blanche dans le courant d’air froid.

« Tu ne comprends rien aux rouages d’une cité assiégée par sa propre pourriture, Amara. Ton père croyait encore que la loi existait. Il croyait qu’en montrant le carnet au directoire, les juges allaient pleurer et demander pardon. La vérité brute, c’est que le directoire a payé Marcus pour faire le ménage. Et aujourd’hui, les milices nettoient les sous-sols secteur par secteur. Si cette dernière page est lue, si les signatures qu’elle contient sortent d’ici, ce ne sont pas seulement les coupables qui mourront. Ils feront sauter les digues. Ils noieront deux cent mille crève-la-faim dans les bas quartiers pour effacer l’encre de ces pages. »

Le silence retomba, pesant comme une dalle de marbre sur une sépulture fraîche. Loin au-dessus de leurs têtes, un grondement sourd traversa les couches de roche et d’acier : les rames du métro aérien filaient vers les tours d’ivoire de la haute ville, indifférentes aux rats qui s’entre-déchiraient dans la boue.

Marcus fit claquer le percuteur de son arme. Le son métallique fut d’une clarté terrifiante.

« Assez de bavardages. La page, Amara. Déchire-la et avale-la si cela te chante, mais donne-moi le reste. Nous montons dans le dernier train de fret à trois heures dix. Elena a son passeport, j’ai mes lingots, et toi… toi, tu pourras disparaître dans les provinces agricoles. C’est la meilleure offre qu’un frère banni puisse te faire. »

Amara fixa les yeux de Marcus. Elle y chercha une hésitation, un reflet de l’enfance passée dans les serres en ruine du domaine ancestral, un vestige du garçon qui lui apprenait jadis à réparer les dynamos des moteurs à vapeur. Il n’y avait rien d’autre qu’un gouffre terne, froid, poli par l’opportunisme et la terreur d’être balayé par les puissants qu’il croyait manipuler.

Ses doigts, glissés sous son manteau, ne caressaient pas la couverture de cuir. Ils s’étaient refermés sur la goupille d’une vieille grenade de désencerclement au phosphore, volée trois semaines plus tôt dans une armurerie de la sécurité ferroviaire. Une relique instable. Dangereuse pour tout le monde dans un espace confiné.

« Tu as toujours eu un défaut, Marcus », dit-elle calmement, en ralentissant délibérément le rythme de sa respiration.

« Ah oui ? Et lequel, ma très chère sœurette ? »

« Tu penses que tout le monde partage ta terreur de mourir pour rien. »

D’un mouvement vif, presque instinctif, elle ne sortit pas le carnet mais arracha la goupille de la grenade et la projeta au sol, non pas vers Marcus, mais directement dans la rigole d’évacuation où stagnaient des vapeurs d’huile industrielle.

« À terre ! » hurla Elena, son réflexe de vieille baroudeuse prenant le pas sur son sang-froid.

Une détonation aveuglante déchira la pénombre du couloir. Un mur de lumière blanche et de chaleur suffocante jaillit, pulvérisant les flaques d’hydrocarbures en gerbes de flammes orange et noires. L’onde de choc projeta Amara en arrière contre la paroi de béton rugueux, lui coupant le souffle dans un râle étouffé. Le tir aveugle de Marcus déchira l’air, sa balle ricochant sur la roche avec un sifflement strident avant d’aller se perdre dans les ténèbres.