« Damen ! Damen, arrête ! » hurla soudain Vance, sa voix étranglée par la panique alors qu’il reculait vers les quais extérieurs, tirant à l’aveuglette derrière lui avec un revolver chromé. « C’était du business ! Rien que du business ! Le sénateur Keating voulait ces profits ! Si tu me tues, tu auras tout l’appareil d’État sur le dos ! »

Une silhouette surgit du néant derrière Vance.

La main gantée de Damen s’abattit sur le poignet de Vance avec un bruit sec d’os qui se fissure. L’arme d’argent tomba au sol. Dans le même mouvement, Damen balaya les jambes du traître et lui écrasa la gorge sous la semelle de sa bottine de cuir.

Vance suffoqua, battant des bras dans l’eau croupie qui recouvrait le quai.

Les projecteurs des berlines de Marco s’allumèrent brusquement à l’extérieur, inondant la scène d’une lumière blanche, crue, chirurgicale.

Marco et Hannah s’avancèrent sur le quai mouillé.

Damen ne respirait même pas plus vite. Ses yeux gris étaient fixés sur le visage bouffi et terrifié d’Hector Vance.

« Neuf ans », dit Damen. Sa voix était si basse qu’elle semblait venir d’outre-tombe. « Neuf ans que je cherche la faille dans l’histoire de Sophia. Neuf ans que je me demande comment ma petite sœur a pu sauter de ce pont sans laisser un mot. »

« Damen… pitié… elle allait tout faire capoter… » bégaya Vance, crachant un mélange de sang et de bave sur son menton. « Elle n’était qu’une gamine… elle ne comprenait pas comment fonctionne le monde… »

Damen appuya un peu plus fort sur le larynx de l’homme. Vance poussa un cri déchirant.

« Tu as touché à sa peau », murmura Damen. « Tu as laissé tes empreintes sur son corps avant de la jeter à l’eau comme un déchet. Et aujourd’hui, tu as envoyé tes chiens battre la sœur de la seule femme qui avait tenté de l’aider. »

Damen se tourna vers Hannah, qui s’était arrêtée à trois pas d’eux. La jeune infirmière tremblait, non pas de peur, mais d’une émotion sauvage qui montait de ses entrailles. La photo de Sophia et d’Emily semblait brûler contre sa poitrine.

« Est-ce que tu veux qu’il parle encore, Hannah ? » demanda Damen d’une voix calme.

Hannah fixa Vance. L’homme qui avait détruit sa famille, l’homme qui avait fait passer sa sœur pour une toxicomane déchue, l’homme qui l’avait terrorisée dans son modeste appartement. Elle vit la lâcheté nue dans ses petits yeux brillants.

« Non », dit Hannah, sa voix devenant ferme pour la première fois de sa vie. « Les monstres ne méritent pas qu’on écoute leurs excuses. »

Vance écarquilla les yeux, comprenant que son sort venait d’être scellé non pas par le chef de la mafia, mais par la femme qu’il avait méprisée quelques heures plus tôt.

« Damen, non ! La règle ! Tu n’as jamais tué un de tes propres capitaines sans un vote du Conseil ! Le Conseil va te détruire ! Tu ne peux pas enfreindre ta propre loi pour— »

Le bruit sec d’une détonation unique étouffa la supplication.

Damen rangea son arme sous sa veste sans même regarder le corps inerte d’Hector Vance qui glissait lentement sur le béton humide.

La règle la plus sacrée de l’organisation Moretti venait d’être brisée en mille morceaux. Pour la première fois depuis qu’il avait succédé à son père, Damen avait exécuté un de ses pairs sous l’empire de la fureur et du deuil. La paix fragile qui régnait sur le syndicat du crime de Chicago venait de voler en éclats.

Mais sur le visage de Damen Moretti, il n’y avait aucun regret.

Deux semaines plus tard.

La pluie d’octobre avait laissé place aux premières neiges précoces de novembre. Les flocons blancs tombaient doucement sur les allées gravillonnées du cimetière de Graceland, recouvrant les pierres tombales d’un linceul pur et immaculé.

Hannah se tenait debout devant une sépulture fraîchement restaurée. Le nom d’Emily Brooks y était gravé dans un marbre blanc tout neuf, débarrassé de la mousse et des ronces qui l’avaient étouffé pendant six ans. Au-dessous, une épitaphe sobre avait été ajoutée : « La vérité ne s’éteint jamais. »

Les journaux de Chicago avaient fait leurs gros titres pendant des jours : le sénateur Keating avait été arrêté par le FBI au milieu de la nuit pour complicité de trafic de stupéfiants et corruption massive ; des dossiers anonymes d’une précision chirurgicale avaient été déposés directement sur les bureaux du procureur général. L’empire occulte qui saignait les cliniques de quartier avait été démantelé de la base jusqu’au sommet.

Des bruits de pas feutrés crépitèrent sur la neige derrière elle.

Hannah ne sursauta pas. Elle reconnaissait cette démarche, ce calme souverain.

Damen s’arrêta à ses côtés, enveloppé dans son long manteau de cachemire noir, son col relevé contre le vent glacial du lac. Il déposa deux branches de lys blancs sur la tombe d’Emily, puis se tourna vers la tombe voisine, celle de Sophia Moretti, qui reposait désormais à quelques mètres de son amie.

« Comment va votre poignet ? » demanda Damen en baissant les yeux vers le bras de la jeune femme.

Hannah remonta légèrement son gant de laine. Les ecchymoses jaunes et violettes s’étaient estompées, ne laissant que de vagues ombres pâles qui disparaîtraient avec le temps.

« Ça guérit », répondit-elle doucement. « La clinique a reçu une dotation financière anonyme hier matin. Dix millions de dollars. Assez pour maintenir le fonds d’urgence pendant les cinquante prochaines années, rénover les salles de soins et doubler les salaires du personnel. »

Damen regarda l’horizon blanc sans ciller. « Les patients méritent une infirmière qui n’a pas à s’inquiéter de savoir si elle pourra payer son loyer ou si l’imprimante va fonctionner. »

Hannah esquissa un petit sourire, le premier vrai sourire depuis des années. Un sourire qui ne cachait rien, qui ne faisait pas semblant.