« Elle est armée ? » demanda le second homme, portant la main à son aisselle.

« Laisse, » ordonna Marco d’un ton sec en faisant signe à son collègue de s’écarter. « M. Moretti vous attend, mademoiselle Brooks. »

Marco poussa la porte lourde.

La pièce était immense, éclairée uniquement par les flammes d’un foyer de cheminée taillé dans le calcaire et les lueurs de la skyline de Chicago qui se découpaient à travers d’immenses baies vitrées.

Damen Moretti se tenait debout près de la baie vitrée, un verre de scotch à la main. Il ne portait plus son manteau de pluie. En chemise blanche aux manches retroussées sur des avant-bras musclés et couturés de fines cicatrices, il semblait taillé dans le granit de la ville.

Il se tourna lentement lorsqu’elle entra. Ses yeux gris, perçants, passèrent de ses cheveux mouillés à sa cheville bandée de fortune, puis s’arrêtèrent sur son visage blessé.

Une onde froide traversa ses traits.

« Vous êtes blessée », dit-il. Sa voix avait cette même gravité contenue, ce timbre qui ne s’élevait jamais mais qui faisait trembler les hommes d’affaires les plus puissants de l’Illinois.

« On a tiré sur moi chez moi », répliqua Hannah d’une voix rauque, refusant de s’asseoir sur le sofa en cuir qu’il désignait d’un geste. « Un homme est entré dans mon appartement dix minutes après que j’ai quitté l’hôpital. Il avait mon adresse. Il avait mes médicaments. Et il m’a laissé ceci. »

Elle jeta la photographie sur la table basse en verre.

L’image atterrit au milieu des dossiers confidentiels. Damen ne bougea pas tout de suite. Puis, posant son verre sur la console, il fit trois pas mesurés, ramassa le cliché et fixa le visage souriant de Sophia.

Ses mâchoires se contractèrent si fort qu’un muscle tressaillit le long de sa joue.

« Qui était Emily pour vous ? » demanda Damen sans lever les yeux.

Hannah sentit son cœur cogner contre ses côtes. « Emily était ma sœur aînée. Elle est morte il y a six ans. Soi-disant d’une overdose dans une chambre de motel miteuse au sud de la ville. Sauf qu’Emily n’avait jamais touché à une drogue de sa vie. Elle était préparatrice en pharmacie pour la clinique. Et le message que j’ai reçu sur mon téléphone tout à l’heure dit qu’elle avait été prévenue. »

Damen retourna la photo. ELLE SAVAIT TOUT.

« Emily travaillait avec Sophia », dit Damen dans un murmure presque inaudible.

Hannah s’avança, oubliant sa cheville blessée, la colère prenant le pas sur la prudence. « Ne me mentez pas, Moretti. Vous m’avez rattrapée sur ce trottoir cet après-midi. Ce n’était pas une coïncidence. Vous saviez qui j’étais. Vous m’avez pistée depuis le début ! »

Damen leva enfin les yeux. Il n’y avait aucun mensonge dans son regard, seulement une noirceur abyssale, un gouffre de culpabilité qui semblait consumer son âme depuis près d’une décennie.

« Je ne savais pas qui vous étiez quand je vous ai rattrapée, Hannah », dit-il doucement. « J’ai simplement vu une femme qui allait s’écraser sur le trottoir sous la pluie. Je n’ai fait qu’un geste réflexe. »

« Et mes ecchymoses ? » cracha-t-elle, relevant agressivement la manche de son pull trempé pour exposer les cercles violacés qui marquaient sa chair blanche. « Pourquoi vous êtes-vous arrêté ? Pourquoi annuler un dîner avec un sénateur pour une infirmière inconnue ? »

Damen s’approcha d’elle. Il s’arrêta à moins d’un demi-mètre. Hannah sentit l’odeur de tabac blond, de cèdre et d’eau de pluie qui émanait de lui.

« Parce que ces marques ne viennent pas d’un travail épuisant », dit-il, sa voix descendant d’un octave. « Ce sont les empreintes de doigts d’un homme qui vous a plaquée contre un mur. Un homme qui croit qu’il peut vous posséder et vous faire taire par la peur. »

Il marqua une pause, ses yeux gris plongeant au fond de ceux d’Hannah.

« Neuf ans plus tôt, j’ai vu ces mêmes traces sur les bras de ma sœur Sophia. Elle m’a dit qu’elle s’était cognée contre une porte de placard. J’étais trop occupé à faire la guerre pour le territoire du South Side. J’ai hoché la tête. J’ai fait semblant d’y croire pour ne pas poser de questions compliquées. Trois semaines plus tard, on l’a repêchée dans le lac Michigan. Le rapport de police a conclu à un suicide. »

Un silence épais tomba sur la suite. Même la pluie contre la vitre semblait s’être tue.

« Ce n’était pas un suicide », reprit Damen, ses poings se serrant le long de son corps. « Sophia enquêtait sur des détournements de fonds et des trafics d’opioïdes qui utilisaient les cliniques de charité comme couvertures pour blanchir des cargaisons de fentanyl pur. Elle travaillait avec une pharmacienne de l’époque. Emily Brooks. »

Hannah chancela. Le sol semblait se dérober sous ses pieds une seconde fois.

« Votre sœur n’est pas morte d’une overdose », poursuivit le chef de la pègre de Chicago. « Emily est morte parce qu’elle refusait de signer les faux bordereaux de livraison de médicaments. Et Sophia est morte parce qu’elle avait découvert qui, au sein même de ma propre organisation, finançait ce massacre avec l’appui d’un sénateur véreux. »

« Qui ? » souffla Hannah, les larmes lui brouillant la vue. « Qui a tué Emily ? »

« Hector Vance », répondit Marco Bell depuis le seuil de la pièce.

Le lieutenant de Damen fit quelques pas en avant, une tablette numérique à la main. « Vance est notre plus vieux capitaine dans le West Side. Il gère les entrepôts portuaires et les relations politiques. Mais ces dernières semaines, il a commencé à agir de manière erratique. »

« Vance était l’homme que Sophia fréquentait en secret », ajouta Damen, chaque mot tranchant comme une lame de rasoir. « C’est lui qui lui laissait ces marques sur les bras. Et quand Sophia a compris ce qu’il faisait à la clinique avec Emily, elle a menacé de venir me tout raconter. Vance les a éliminées toutes les deux. Il a maquillé les deux meurtres avec l’aide d’inspecteurs corrompus. »