Hannah serra ses tempes entre ses mains. « Mais pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Je ne savais rien ! Je ne suis qu’une infirmière… Je n’ai fait que soigner des gens ! »

« Parce que la semaine dernière, vous avez déposé une plainte formelle pour la disparition inexpliquée de stocks de morphine à la clinique de West Haven », dit Damen. « Vance a cru que vous aviez repris le dossier de votre sœur. Il a cru que vous cherchiez des réponses. Pour un monstre comme lui, votre présence dans cette clinique n’était pas un hasard : c’était une menace. Il a voulu vous intimider. Mais quand Marco s’est mis à creuser votre dossier à l’hôpital cet après-midi, Vance a compris que j’avais posé les yeux sur vous. »

Damen se tourna vers la baie vitrée, fixant les lumières lointaines du fleuve.

« Ma règle la plus absolue, celle que mon père m’a gravée dans le crâne avant de mourir, c’est de ne jamais laisser la vengeance personnelle interférer avec la gestion de la Famille. Une vendetta détruit les empires. Un chef qui tue par colère est un chef mort. Pendant neuf ans, j’ai rongé mon frein parce que je n’avais aucune preuve irréfutable contre Vance, et qu’une guerre intestine aurait mis Chicago à feu et à sang. »

Il se retourna vers Hannah. Son regard n’avait plus rien d’humain ; c’était le regard d’un prédateur millénaire qui venait de briser ses chaînes.

« Mais ce soir, il a envoyé un tueur chez vous. Il a touché à la sœur d’Emily. Et il a osé me narguer avec la photo de Sophia. »

Il s’avança vers un coffre encastré dans le panneau de bois, le déverrouilla d’un code rapide et en sortit une arme lourde, un Sig Sauer noir mat, qu’il arma d’un geste sec.

« La règle est morte », déclara Damen Moretti.

Le hangar 44 des quais de la Calumet River était plongé dans une obscurité suintante. La rouille rongeait les poutrelles métalliques et l’air sentait le fioul lourd, l’eau stagnante et le poisson mort.

À l’intérieur, sous une grappe d’ampoules nues suspendues à des câbles dénudés, six hommes lourdement armés surveillaient le chargement de caisses de matériel médical factice. Au milieu d’eux, assis sur une caisse de transport en bois, Hector Vance fumait un cigare bon marché en tapotant nerveusement sur son téléphone.

Vance avait la cinquantaine grasse, les cheveux gominés tirés en arrière et les yeux porcins d’un homme qui s’était enrichi sur le malheur des bas-quartiers pendant trop longtemps.

« Alors ? » aboya Vance en voyant entrer son homme de main, celui-là même qui avait poursuivi Hannah dans la ruelle. « Elle est au fond du fleuve ? »

Le tueur baissa la tête, le visage trempé de sueur. « Elle s’est échappée, patron. Elle a sauté par l’escalier de secours. Une vraie anguille. Mais elle n’a nulle part où aller… »

Vance se leva d’un bond et écrasa son cigare contre la joue du tueur, qui hurla de douleur en reculant.

« Imbécile ! Elle est allée au Blackstone ! Moretti a déployé ses gardes sur tout le pâté de maisons ! Tu as laissé la petite fouineuse se réfugier chez le Parrain ! Tu as la moindre idée de ce que Damen va faire s’il met les pièces du puzzle ensemble ?! »

« Il ne mettra rien ensemble, Hector », résonna une voix depuis l’obscurité des passerelles supérieures.

Le silence retomba brutalement sur le hangar, lourd, suffocant.

Les six hommes de main épaulèrent immédiatement leurs fusils d’assaut, braquant leurs lampes tactiques vers les hauteurs. Les faisceaux balayèrent les coursives d’acier, n’éclairant que la poussière et les toiles d’araignées.

Puis, une détonation sourde retentit. L’un des hommes de garde s’effondra en avant sans un cri, une balle logée au centre de la gorge.

Avant même que le corps ne touche le sol, les fusils crépitèrent. Une pluie de plomb laboura les coursives supérieures, pulvérisant les tôles ondulées et les vitres cassées dans un vacarme assourdissant.

Hannah, tapie derrière un monticule de caisses de fret à l’entrée latérale du hangar sous la protection vigilante de Marco, ferma les yeux et se boucha les oreilles. Le bruit de la poudre et des douilles métalliques tintant sur le béton résonnait comme un orage d’acier.

« Reste là », lui avait ordonné Marco quelques minutes plus tôt. « M. Moretti a insisté pour que vous voyiez la fin de cette histoire, mais il m’arrachera la tête s’il vous arrive une égratignure. »

Hannah n’avait pas voulu rester en sécurité dans la suite de l’hôtel. Elle avait exigé de venir. « Je ne veux plus jamais fuir », avait-elle dit à Damen en le regardant droit dans les yeux. « Si ma sœur est morte pour cette vérité, je veux être là quand vous la ferez payer. »

Damen l’avait regardée longuement avant de lui tendre un gilet pare-balles léger. « Alors regarde bien, Hannah. Parce que ce que tu vas voir ce soir ne s’oublie jamais. »

Soudain, le transformateur électrique principal du hangar explosa dans une gerbe d’étincelles bleutées. Les ampoules s’éteignirent d’un coup. Le hangar fut plongé dans un noir d’encre.

Des cris résonnèrent. Des tirs sporadiques, aveugles, déchiraient la nuit.

Puis, le silence. Un silence pire que le tumulte des armes.

Un craquement de cartilage brisé. Un gémissement étouffé.

Hannah ouvrit les yeux. À travers l’obscurité percée seulement par les rayons de lune qui filtraient par le toit défoncé, elle vit une ombre se déplacer avec la grâce léthale d’un fauve. Damen Moretti n’utilisait plus son arme à feu. Il avançait au corps-à-corps, éliminant les mercenaires de Vance un par un dans un ballet d’une violence mathématique, clinique, sans pitié.

C’était l’incarnation même du loup argenté gravé sur sa carte : silencieux, impitoyable, terrifiant.