Dans le fauteuil, le corps de Claire Royer se cambra dans un ultime arc de tension musculaire d’une violence inouïe. Les deux boîtiers crâniens émirent un filet de fumée noire et âcre, leurs microprocesseurs internes grillés par la décharge massive. Puis, toutes les diodes s’éteignirent en même temps.
Le silence retomba brutalement sur la pièce.
Le corps de Claire retomba mollement contre les sangles de cuir, inanimé, son visage apaisé, libéré à jamais du cauchemar binaire qui l’avait dévorée vivante.
Au même moment, la porte céda complètement, projetée à terre par les hommes de sécurité. Le docteur Vasseur entra le premier dans la pièce enfumée, toussant, les yeux exorbités d’horreur en découvrant le désastre.
Il se précipita vers l’armoire serveur ravagée, glissant sur les débris de verre et de plastique fondu. Ses mains tremblantes tentèrent de toucher les connecteurs calcinés, sans prêter la moindre attention au corps sans vie de sa chercheuse.
— Non… non, non, non ! glapit-il, d’une voix suraiguë, méconnaissable, au bord de l’hystérie. Tout le travail de six années… Les clés d’accès… Les matrices de décryptage… Tout est détruit ! Tout est cramé !
Il se tourna lentement vers Marc, qui était toujours assis par terre, adossé au mur, le visage maculé de suie, le bras gauche pendant, mais le regard droit et lucide.
Vasseur sortit une arme de poing de sous sa blouse blanche, le canon tremblant de rage contenue.
— Tu n’as aucune idée de ce que tu viens de faire, imbécile, siffla le médecin à travers ses dents serrées. Tu viens de détruire l’avancée technologique la plus importante de ce siècle. Tu penses avoir sauvé une vie ? Tu viens de condamner la tienne à des tortures que ton misérable cerveau d’informaticien ne peut même pas concevoir. Tuez-le. Enterrez-le dans la fosse du niveau -3 avec le reste des déchets biologiques.
Les deux gardes armés s’avancèrent vers Marc, levant leurs pistolets automatiques équipés de réducteurs de son.
Marc ne bougea pas d’un millimètre. Il ne tenta même pas de lever les mains pour se protéger. Au lieu de cela, il porta lentement sa main droite à son poignet gauche, où sa montre connectée de randonnée, un vieux modèle doté d’une puce radio d’urgence qu’il n’avait jamais mise à jour, clignotait d’une petite diode rouge continue.
— Vous avez fait une erreur monumentale, docteur, dit Marc d’une voix d’un calme absolu, qui résonna étrangement dans la pièce dévastée.
Vasseur fronça les sourcils, faisant un signe d’arrêt de la main à ses hommes.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Quand je me suis branché sur la baie de brassage du sous-sol, j’ai vu que le fichier Salle 204.mp4 était bloqué avec la mention « Non synchronisé sur le Cloud ». Vous pensiez que c’était parce que votre réseau fermé était totalement étanche. Mais ce n’était pas un réseau étanche, docteur. C’était un réseau bridé par un filtre de contention que Claire elle-même avait mis en place avant de perdre complètement le contrôle de son corps.
Marc désigna du menton les débris de l’armoire détruite.
— En grillant la matrice optique avec la haute tension, je n’ai pas seulement détruit vos banques de données de stockage local. J’ai fait sauter le coupe-circuit logiciel qui bloquait les ports de sortie externes de secours de l’hôpital. Les protocoles de sécurité incendie ont immédiatement ouvert toutes les vannes de télécommunication de secours pour transmettre les alertes aux serveurs de l’administration publique.
Un bip retentit soudain dans la poche de la blouse de Vasseur. Puis un autre. Puis les téléphones des deux gardes de sécurité se mirent à sonner simultanément d’une tonalité stridente, celle réservée aux notifications d’urgence nationale du réseau cellulaire.
Vasseur sortit son smartphone d’un geste convulsif. L’écran affichait une notification de transmission en chaîne émise depuis l’adresse IP passerelle de la clinique :
DIFFUSION GÉNÉRALE EN COURS – FICHIER : SALLE_204_COMPLET.MP4 (1.75 GB)
DESTINATAIRES : BRIGADE CRIMINELLE DE PARIS, DIRECTION GÉNÉRALE DE LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE, AGENCE DU MÉDICAMENT, 14 RÉDACTIONS DE PRESSE NATIONALE
STATUS : TRANSMISSION TERMINÉE À 100%
— Le petit fichier de 1.75 mégaoctet que j’ai regardé tout à l’heure n’était qu’une vignette d’aperçu, continua Marc en esquissant un léger sourire fatigué. C’était l’amorce. La vidéo complète, avec les identifiants de connexion de vos serveurs, vos comptes offshore utilisés pour l’achat du matériel chirurgical clandestin, et l’enregistrement intégral des tortures subies par Claire au cours des trois derniers mois, était encapsulée dans le paquet de synchronisation d’urgence qui n’attendait qu’une rupture d’isolation pour inonder le réseau mondial. Vous vouliez utiliser la bande passante de son cerveau pour vendre des armes ? Elle a utilisé la vôtre pour signer votre arrêt de mort.
Au loin, à travers les puits de ventilation et les fenêtres scellées des étages inférieurs, un son commença à monter dans la nuit froide de la ville.
Ce n’était pas le grondement lointain de la circulation urbaine. C’était le hurlement concerté, assourdissant, de dizaines de sirènes de police et de véhicules d’intervention tactique qui convergeaient à toute allure vers les grilles d’entrée de l’hôpital Sainte-Geneviève. Les projecteurs des hélicoptères de la gendarmerie balayèrent soudain les fenêtres des étages supérieurs, projetant des ombres gigantesques et tremblantes sur les murs de la Salle 204.
Vasseur laissa tomber son arme sur le sol de résine avec un bruit mat. Il s’effondra à genoux, les yeux vides, contemplant les décombres de son empire d’ombres détruit par un technicien de maintenance et la volonté posthume d’une femme qu’il croyait avoir réduite au statut d’objet.
Les gardes de sécurité, comprenant que la partie était définitivement perdue et que leur employeur ne pourrait plus jamais rien pour eux, lâchèrent leurs fusils à pompe et levèrent les mains en l’air au moment où les premières détonations assourdissantes des grenades de désencerclement faisaient voler en éclats les portes du rez-de-chaussée.