Soudain, le ventilateur de l’ordinateur portable s’emballa dans un sifflement strident. Une invite de commande s’ouvrit d’elle-même à l’écran, faisant défiler des lignes de code vertigineuses. Marc tenta désespérément d’attraper la souris pour fermer la fenêtre, mais le système ne répondait plus à aucune commande périphérique.
Les lignes de texte s’interrompirent net pour laisser place à un message unique au centre du terminal :
ACCÈS NON AUTORISÉ DÉTECTÉ – PROTOCOLE DE CONFINEMENT 04 ACTIVÉ
LOCALISATION DU TERMINAL : SOUS-SOL TECHNIQUE – ARCHIVES B
ÉQUIPE DE SÉCURITÉ EN ROUTE
La porte du local était verrouillée par une gâche magnétique reliée au serveur central. Dans la seconde qui suivit, le clic métallique caractéristique de la rupture d’alimentation retentit : la porte venait de se verrouiller de l’extérieur. Les lumières fluorescentes du plafond s’éteignirent d’un coup sec, plongeant les rangées d’armoires métalliques dans un noir d’encre, troué uniquement par la lueur blafarde du moniteur.
Marc n’était pas un homme d’action. C’était un technicien discret, habitué à résoudre des conflits d’adresses IP et à nettoyer des processeurs encrassés. Mais la terreur a ceci de particulier qu’elle court-circuite les hésitations de la raison. Il savait que s’il restait assis dans ce fauteuil à attendre l’arrivée des hommes de la sécurité, il disparaîtrait de la même manière que Claire Royer, effacé des registres avec la complicité silencieuse de l’administration hospitalière.
Il arracha le câble d’alimentation du PC, rabattit l’écran, et saisit la clé USB durcie qu’il portait toujours autour du cou. D’un geste fébrile, il tenta de la brancher, mais il comprit aussitôt qu’il était trop tard pour extraire quoi que ce soit : la machine était verrouillée au niveau du BIOS. Il fallait partir. Immédiatement.
Il existait une issue de secours, un vieux passe-plat technique utilisé autrefois pour descendre les dossiers médicaux papier depuis les étages supérieurs vers les archives profondes, avant l’ère de la numérisation. La trappe se trouvait derrière la troisième travée d’étagères, masquée par des cartons de factures poussiéreuses datant des années quatre-vingt-dix.
Dans l’obscurité, guidé par la seule lampe torche intégrée à son téléphone portable dont il avait réduit la luminosité au minimum, Marc renversa deux piles de dossiers, déchirant le carton jauni dans un crissement qui lui parut assourdissant. La petite porte en tôle peinte était bloquée par la rouille. Il glissa la lame de son tournevis d’électricien dans l’interstice et fit levier de tout le poids de son corps. Le métal céda dans un claquement sec au moment exact où, au bout du couloir principal, retentirent les bips d’identification électronique du sas d’accès.
Ils étaient là.
Marc ne réfléchit plus. Il jeta son sac à dos dans le conduit vertical, s’y engagea la tête la première, glissant sur la poussière accumulée depuis des décennies, et referma le battant de métal derrière lui au moment précis où la porte du local d’archives volait en éclats sous la poussée d’un bélier mécanique.
Le conduit n’était pas vertical sur toute sa longueur ; il s’agissait d’une rampe inclinée à quarante-cinq degrés, conçue pour faire glisser les bacs de documents par gravité. Marc dévala le boyau de tôle dans un fracas métallique étouffé, heurtant les parois avec ses épaules et ses genoux, avant d’atterrir lourdement sur un sol de béton froid et humide, trois mètres plus bas.
Le souffle coupé, crachant une poussière âcre de plâtre et de moisissure, il resta immobile pendant quelques secondes, à l’affût du moindre bruit. Au-dessus de lui, des voix étouffées résonnaient dans le conduit :
— Le terminal est encore chaud. Il est passé par la gaine. Verrouillez les sorties de service du niveau -2, prévenez le docteur Vasseur immédiatement. Ne le laissez pas atteindre le monte-charge.
Le nom fit l’effet d’une décharge électrique à Marc. Le docteur Vasseur était le directeur médical de Sainte-Geneviève, un ponte de la neurochirurgie respecté par les instances académiques, souvent invité sur les plateaux de télévision pour vanter les mérites des interfaces cerveau-machine appliquées à la réparation des lésions médullaires. C’était lui qui signait les autorisations budgétaires pour le matériel informatique haute performance que Marc installait régulièrement sans jamais avoir le droit de vérifier leur affectation finale.
Marc se releva avec peine, massant son avant-bras gauche contusionné. Il alluma brièvement son téléphone.
Il se trouvait dans une galerie technique désaffectée, tapissée d’épaisses canalisations de vapeur recouvertes d’amiante déchirée. L’air y était chaud, saturé d’une odeur de graisse mécanique et d’ozone. Cette galerie, selon la cartographie du bâtiment qu’il avait étudiée des centaines de fois lors des déploiements de fibre optique, ne figurait sur aucun plan officiel d’évacuation. Elle longeait les fondations du vieux pavillon pour rejoindre la colonne montante des monte-charges techniques condamnés en 2018.
Une idée, folle mais inévitable, s’imposa à lui.
Les sorties du sous-sol étaient bouclées. S’il tentait de remonter vers l’accueil ou de forcer les grilles de l’enceinte extérieure, il serait intercepté par le personnel de sécurité avant même d’avoir franchi le premier périmètre. Sa seule chance de comprendre ce qui se tramait, et peut-être de trouver un moyen de négocier sa survie, ne résidait pas dans la fuite vers l’extérieur, mais au cœur même de l’anomalie : la Salle 204.
Si le fichier avait été encodé à 16:47 aujourd’hui, c’est que la pièce existait toujours. Et si elle existait, elle était alimentée en énergie et connectée à une boucle locale fermée. Une boucle dont il possédait peut-être, sans le savoir encore, les clés d’administration.
Il avança prudemment dans le boyau sombre, enjambant les tuyaux rouillés et les flaques d’eau croupie. Après une centaine de mètres d’une marche courbée et silencieuse, il atteignit le bas de la gaine du monte-charge numéro 3. La cabine était bloquée au niveau zéro, mais l’échelle de maintenance en fer forgé courait toujours le long de la paroi en briques réfractaires.
Marc s’agrippa aux barreaux glacés et commença son ascension. Chaque étage était marqué par une porte palière verrouillée de l’intérieur. Rez-de-chaussée. Premier étage. Ses muscles brûlaient, sa respiration se faisait de plus en plus courte pour éviter de faire du bruit. Enfin, il aperçut la marque peinte au pochoir blanc sur la brique : Niveau 2.