Marc réalisa alors toute l’étendue du cauchemar. Claire n’était pas simplement retenue prisonnière ; elle avait été transformée en une unité de stockage et de calcul biologique vivante, exploitée jusqu’à l’épuisement de ses fonctions vitales pour tester un protocole de piratage et de transmission de mémoire organique.
— Que veux-tu que je fasse ? supplia Marc. Dis-moi ce que je dois faire ! Je ne peux pas te laisser comme ça, mais si je ne peux pas débrancher la machine…
— Tu ne peux pas me sauver, Marc. Mon corps physique est en défaillance multiviscérale. Mes reins ne fonctionnent plus depuis hier, c’est la machine qui filtre mon sang. Mais tu peux… détruire le fruit de leur expérience. Et tu peux les empêcher de recommencer avec les autres.
— Quels autres ?
Les yeux de Claire oscillèrent vers le fond de la pièce. Marc se redressa et remarqua pour la première fois que le mur arrière n’était pas en plâtre, mais constitué d’une immense vitre sans tain recouverte d’un rideau thermique partiellement tiré.
Il s’avança vers la vitre et écarta le tissu.
Derrière la paroi transparente s’étendait une seconde salle, deux fois plus grande, plongée dans une pénombre bleutée. À l’intérieur étaient alignés six autres fauteuils identiques, occupés chacun par un corps immobile, bardé d’électrodes et de câbles informatiques. Sur les moniteurs au-dessus de chaque poste, des voyants orange indiquaient : En attente d’initialisation du sujet.
— Le docteur Vasseur a promis à ses investisseurs un réseau neuronal hybride complet avant la fin du trimestre, murmura Claire derrière lui. Des cobayes humains dont les capacités cognitives sont fusionnées pour créer un processeur cryptographique inviolable. Si les données de mon calibrage sont transmises au serveur externe ce soir à minuit, le protocole sera validé définitivement. Les six autres seront connectés avant l’aube.
Marc regarda l’horloge système de l’armoire : 23:48. Il restait douze minutes.
— Comment détruit-on les données sans te tuer sur le coup ? demanda-t-il, la voix redevenue ferme, animée par une détermination froide née de l’horreur absolue.
— Tu ne peux pas dissocier les données de mon activité cérébrale, répondit-elle doucement. Mais il y a une surcharge possible. Dans le rack principal, sous la matrice de conversion analogique-numérique, se trouve l’injecteur de courant galvanique utilisé pour stimuler mes voies motrices. Si tu court-circuites le bus optique avec une impulsion haute tension… la mémoire flash du serveur sera grillée instantanément.
Elle marqua une pause. Pour la première fois depuis qu’il était entré, une étincelle de conscience purement humaine réapparut dans son regard vitreux.
— Et mon encéphale sera libéré, ajouta-t-elle. Définitivement.
Marc ferma les yeux un instant. La responsabilité qui pesait sur ses épaules était écrasante, monstrueuse. Mettre fin aux jours de la femme qu’il admirait secrètement depuis des années pour empêcher un groupe de tortionnaires scientifiques d’asservir d’autres innocents.
— Il doit y avoir un autre moyen, Claire. La police… la presse… je peux copier les fichiers sur une clé, m’enfuir avec les preuves…
— Tu ne sortiras jamais vivant de ce bâtiment avec ces données, Marc ! s’écria-t-elle, avec un sursaut d’énergie qui fit biper violemment les moniteurs de fréquence cardiaque. Dès que la transmission commencera, le bâtiment passera en confinement biologique total de niveau 4. Toutes les portes seront scellées hermétiquement au gaz inerte. Ils élimineront tous les témoins non essentiels, y compris toi, et feront passer l’incident pour un dysfonctionnement du système d’extinction automatique d’incendie ! Tu n’as pas le temps !
Soudain, un bruit sourd résonna contre la porte de la Salle 204.
Quelqu’un tapait sur le clavier d’accès extérieur. La tentative échoua dans un bip strident d’erreur, Marc ayant court-circuité la dérivation lors de son passage. Mais immédiatement après, le bruit d’une meuleuse d’angle ou d’un chalumeau attaquant les gonds en acier retentit à travers la cloison.
Ils étaient là. Vasseur et son équipe de sécurité savaient exactement où il s’était réfugié.
— Marc ! Maintenant ! hurla Claire, son corps secoué d’un tremblement violent alors que l’interface tentait d’amorcer le transfert automatique avec quelques minutes d’avance face à l’alerte de sécurité.
Marc ne réfléchit plus. Il ouvrit la porte vitrée de l’armoire serveur. À l’intérieur, des centaines de diodes clignotaient avec frénésie. Au centre du châssis se trouvait la matrice optique : une série de tubes transparents où dansaient des faisceaux laser rouges et verts, convertissant les influx nerveux du cerveau de Claire en paquets TCP/IP chiffrés.
Juste au-dessus, l’unité d’alimentation secondaire affichait une tension de 380 volts réservée aux défibrillateurs d’urgence intégrés au système de réanimation automatisé.
Marc sortit sa pince à dénuder. Ses mains ne tremblaient plus du tout. Une clarté étrange, presque sereine, s’était emparée de son esprit. Il regarda Claire une dernière fois à travers la baie vitrée du rack.
Elle le regardait aussi. Ses lèvres esquissèrent ce qui ressemblait, pour la première fois depuis des mois, à un sourire de paix infinie.
— Merci, Marc, murmura-t-elle.
Le panneau de la porte d’entrée commença à céder sous la poussée d’une barre à mine. L’interstice laissa entrevoir le visage déformé par la fureur du docteur Vasseur, entouré de trois hommes armés en uniformes d’intervention noirs sans marquage.
— Arrêtez-le ! hurla Vasseur à travers la fente du battant. Ne tirez pas sur les serveurs, tuez-le lui ! Ne touchez pas à la fille !
Marc n’écouta pas. D’un mouvement sec, il arracha le câble d’alimentation triphasé de la baie d’énergie et le plongea directement au cœur du peigne de connexions optiques relié au cerveau de Claire.
L’effet fut instantané et dévastateur.
Il n’y eut pas d’explosion au sens classique, mais un flash d’une lumière blanche aveuglante, accompagné d’un claquement semblable à un coup de foudre tombant à bout portant dans une pièce fermée. L’arc électrique bleuâtre déchira l’atmosphère, pulvérisant instantanément les tubes de quartz et vaporisant les circuits imprimés dans une projection d’étincelles dorées.
L’onde de choc thermique souffla les moniteurs en une pluie d’éclats de verre. Marc fut projeté en arrière, heurtant lourdement le mur de béton opposé, les yeux brûlés par l’éclair, les oreilles bourdonnantes d’un sifflement continu.