— Ils ne nous laisseront jamais atteindre les marches du tribunal, fit remarquer Maya en rechargeant calmement son revolver. Si Victoria et ses associés ont engagé des professionnels pour abattre Nathaniel dans une salle de gala pleine de témoins, ils transformeront Downtown Crossing en zone de guerre pour détruire cette clé.
— Alors il faudra les forcer à jouer sur notre terrain, répondit le milliardaire, une lueur nouvelle et impitoyable dans le regard. Marcus, connectez-moi à la ligne sécurisée d’urgence du conseil d’administration. Je vais lancer une convocation d’actionnaires pour dix heures demain matin. Cela va attirer tous leurs mercenaires et leurs avocats autour du siège social de Cross Biometrics sur Seaport Boulevard. Pendant ce temps, vous deux irez au tribunal.
— Hors de question, coupa Maya. Vous venez avec nous, Cross. Si vous n’êtes pas sur le banc des témoins pour authentifier ces signatures et accuser votre femme sous serment, les avocats de Valthera étoufferont l’affaire sous des recours procéduraux pendant dix ans. Vous venez, quitte à ce qu’on prenne tous une balle.
Nathaniel soutint son regard, impressionné par la volonté d’acier de cette femme qui, trois mois plus tôt, n’était qu’une simple institutrice de quartier pleurant son frère disparu.
— D’accord, murmura-t-il. Ensemble.
La nuit fut une longue veillée d’armes. À trois heures du matin, des bruits suspects résonnèrent sur le toit de l’imprimerie. Des pas légers, le crissement presque inaudible de câbles de descente en rappel. Les hommes de Victoria avaient retrouvé leur trace plus vite que prévu grâce au traqueur intégré dans la montre de luxe que portait Nathaniel — un détail que Maya repéra in extremis avant d’arracher l’objet du poignet de l’homme d’affaires et de le jeter dans une cuve de décapant chimique usagé.
— Ils sont là, chuchota Marcus en éteignant tous les terminaux.
Une grenade assourdissante traversa la verrière du toit dans une explosion de verre brisé. L’éclair aveuglant et la déflagration assourdissante ébranlèrent l’atelier. Presque instantanément, trois hommes vêtus de combinaisons tactiques noires et armés de pistolets-mitrailleurs descendirent le long des piliers d’acier.
Maya ne laissa pas le temps au premier mercenaire de stabiliser sa visée. Roulant sous une lourde presse à imprimer mécanique, elle fit feu à deux reprises. La première balle ricocha sur le plastron pare-balles de l’assaillant, mais la seconde se logea sous le rebord de son casque en kevlar, le fauchant net.
Le deuxième mercenaire balaya la pièce d’une rafale furieuse, déchiquetant les piles de papier et les écrans d’ordinateur. Nathaniel, pris d’une fureur désespérée, saisit une barre de fer servant de levier mécanique et se jeta dans le dos de l’homme, frappant de toutes ses forces contre son coude. L’arme tomba avec un cliquetis métallique, et Marcus Vance, émergeant de l’obscurité avec un extincteur lourd, frappa le crâne du tueur, l’assommant sur le coup.
Le troisième homme fit volte-face pour ajuster Nathaniel, mais Maya avait déjà contourné la structure en brique. Le canon de son .38 touchait presque la tempe du tireur.
— Lâche ça, ordonna-t-elle, d’une voix d’une régularité terrifiante.
L’homme leva lentement les mains, laissant glisser son arme au sol.
— Tu es déjà morte, petite, cracha le mercenaire dans un rictus sanglant. Tu n’as aucune idée des forces qui financent cette opération. Vous n’atteindrez jamais ce tribunal vivants.
Maya ne cilla pas. Elle frappa la crosse de son arme contre le visage de l’homme, le projetant au sol, inconscient.
— Ramassez les documents imprimés, dit-elle à Marcus, le visage couvert de suie et de sang séché. On part tout de suite. La ville dort encore, c’est notre seule chance.
À huit heures quarante-cinq, le soleil matinal tentait vainement de percer l’épaisse couche de nuages gris au-dessus de Fan Pier. Le John Joseph Moakley United States Courthouse se dressait majestueusement face aux eaux sombres et agitées du port de Boston, sa façade de verre incurvée reflétant le ciel de plomb.
Sur le parvis, une foule compacte de journalistes s’était déjà massée. Les rumeurs de la tentative d’assassinat de Nathaniel Cross lors du gala avaient fuité dans la presse dès l’aube, déclenchant une onde de panique à Wall Street : le titre de Cross Biometrics s’effondrait de 40 % avant même l’ouverture des marchés.
Une limousine blanche escortée par deux SUV de sécurité privée s’arrêta au pied de l’immense escalier de pierre. Victoria Cross en descendit, vêtue d’un tailleur noir impeccable, arborant l’expression d’une veuve ou d’une épouse éplorée sous de larges lunettes de soleil. Elle était entourée d’une armada de juristes d’élite en costumes trois pièces, menés par Me Arthur Sterling, l’avocat le plus cher du pays.
— Madame Cross ! Un commentaire sur la disparition de votre époux ?
— Est-il vrai que Nathaniel Cross a été la cible d’un attentat hier soir ?
Victoria leva une main gantée, feignant une émotion contenue avec une maîtrise théâtrale absolue.
— Mon mari a été victime d’un malaise cardiaque majeur provoqué par une attaque terroriste insensée. Nous prions pour sa sécurité. En son absence, et conformément aux statuts du groupe, je prends immédiatement la présidence par intérim pour assurer la stabilité de nos recherches biomédicales et protéger nos brevets essentiels à la sécurité nationale.
— Pas si vite, Victoria !
La voix résonna, amplifiée par la réverbération de la baie vitrée du palais de justice.
La foule des journalistes se retourna dans un mouvement d’hystérie collective. Les flashs des appareils photo crépitèrent comme une salve de mitrailleuse.
Nathaniel Cross montait les marches une à une. Son smoking de la veille était déchiré, taché de sang et de cambouis, mais son regard n’avait jamais été aussi clair, aussi implacable. À sa gauche, Marcus Vance portait une mallette de cuir scellée par des chaînes. À sa droite, vêtue d’un vieux jean et d’une veste en jean élimée, Maya Ortiz avançait la tête haute, portant dans ses bras le portrait encadré de son frère Luis, souriant dans son sweat-shirt universitaire.