— Montez, bordel ! hurla Marcus Vance en poussant la portière. Ils interceptent toutes les fréquences de la police d’État !
Marcus Vance était l’avocat le plus redouté de la côte Est, un vieux briscard des litiges d’entreprise dont la réputation s’était bâtie sur le démantèlement de géants du tabac et des produits chimiques. C’était lui qui avait aidé Maya à forger ses faux papiers de serveuse, mais il n’avait jamais anticipé que la soirée tournerait à l’exécution paramilitaire.
Nathaniel et Maya plongèrent sur la banquette arrière au moment précis où une rafale automatique criblait la lunette arrière du véhicule, faisant voler en éclats le verre de sécurité feuilleté. Marcus écrasa l’accélérateur, projetant la berline à travers le carrefour alors que le feu passait au rouge, laissant derrière eux les silhouettes sombres des tueurs à gages qui disparaissaient déjà dans le brouillard urbain.
Le refuge était une ancienne imprimerie désaffectée de South Boston, dissimulée derrière un rideau de fer rouillé et des façades de briques noircies par l’ère industrielle. À l’intérieur, l’humidité sentait l’encre séchée, le papier moisi et le café froid. Sur une table de travail encombrée d’écrans haute résolution et de dossiers juridiques empilés, un ordinateur portable déconnecté de tout réseau attendait.
Nathaniel s’assit lourdement sur une chaise en bois bancale, la tête entre les mains. Il avait arraché son nœud papillon et déboutonné son col. Ses mains tremblaient d’une façon qu’il ne pouvait plus contrôler.
— Montrez-moi, dit-il d’une voix brisée.
Maya s’approcha, posa la clé USB sur la table et fixa le vieil avocat. Marcus brancha le périphérique via un sas de déchiffrement cryptographique.
Les fichiers s’affichèrent en cascade sur l’écran : des milliers de pages de données brutes, des chromatographies en phase liquide, des analyses sanguines non expurgées, et surtout, des échanges de courriels internes classés « Confidentiel Défense / Protocole Alpha ».
— Luis n’était pas malade, commença Maya, sa voix se serrant d’une douleur qu’elle retenait depuis quatre-vingt-dix jours. Il s’était inscrit à cet essai pour payer l’opération des yeux de notre mère. Il croyait participer au test d’un antiviral expérimental destiné aux pays en développement. Mais le N-300 n’a jamais été un antiviral.
Elle fit défiler un graphique montrant des courbes d’affinité moléculaire monstrueuses.
— C’est un composé neuroprotecteur développé à l’origine pour protéger les troupes au sol contre les armes chimiques. Mais ses effets secondaires sont foudroyants : à partir de la troisième injection, la molécule commence à détruire les canaux potassiques du myocarde tout en induisant une nécrose aiguë du foie. Regardez la date du rapport d’autopsie de Luis.
Nathaniel se pencha sur l’écran, ses yeux scrutant les lignes de texte. Le rapport officiel, signé par le médecin légiste en chef du comté, concluait à une « cardiomyopathie hypertrophique silencieuse ». Mais le document brut, exfiltré des serveurs de Cross Biometrics par un laborantin pris de remords — retrouvé mort « noyé » dans la rivière Charles une semaine plus tard — montrait une saturation tissulaire totale en N-300.
Et au bas des autorisations de passage en phase clinique suivante, malgré la mort de trois volontaires dans les mêmes conditions, figurait une signature numérique.
Nathaniel poussa un gémissement étouffé.
— Ce n’est pas ma signature… murmura-t-il, horrifié. Je n’ai jamais vu ce protocole d’escalade des doses. J’avais ordonné un moratoire sur les tests humains en août !
— Ce n’est pas la vôtre, confirma Marcus Vance en ajustant ses lunettes. C’est la signature de Victoria Cross, agissant en tant que directrice générale déléguée et mandataire du fonds d’investissement Valthera. Et savez-vous qui finance Valthera, Nathaniel ?
Marcus fit glisser un autre document. Un contrat de cession de brevet d’une valeur de quatre milliards de dollars avec une filiale privée de sécurité rattachée à des intérêts militaires étrangers, conditionné à une seule clause : le N-300 devait être approuvé par la FDA sans aucune mention de toxicité cardiaque ou hépatique avant le 15 novembre.
— Elle ne voulait pas seulement me remplacer, réalisa Nathaniel, son visage se décomposant sous l’effet de la trahison absolue. Elle voulait que je meure ce soir pour que le conseil d’administration n’ait pas le temps de bloquer la vente des brevets. Une mort subite du fondateur… une passation de pouvoir émotionnelle… la transaction passait comme une lettre à la poste.
— Et la mort de Luis, reprit Maya, le regard brûlant de larmes qu’elle refusait de verser, n’était qu’un dommage collatéral acceptable pour maximiser la marge bénéficiaire. Vous êtes peut-être innocent du meurtre direct de mon frère, monsieur Cross, mais vous avez bâti un empire si vaste, si aveugle et si avide que des monstres ont pu y prospérer sous votre propre toit sans que vous ne leviez le petit doigt !
Nathaniel ferma les yeux. Les larmes roulèrent silencieusement sur ses joues burinées.
— Vous avez raison, dit-il dans un souffle. Vous avez totalement raison. Je croyais que je guérissais le monde. J’ai passé vingt ans de ma vie dans ces laboratoires à chercher des remèdes. Et pendant que je regardais dans les microscopes, les prédateurs ont pris le contrôle de ma maison et de mon entreprise.
Il se releva lentement, puisant au fond de lui une dignité qu’il croyait avoir perdue à jamais. Il regarda Maya droit dans les yeux.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
Marcus Vance esquissa un sourire carnassier, le sourire d’un homme qui a attendu toute sa carrière une opportunité de terrasser une bête de cette envergure.
— Ce qu’on fait ? On ne va pas voir la police. Les services de police de Boston comptent trop d’anciens cadres de sécurité de Cross Biometrics dans leurs rangs ou leurs conseils consultatifs. Demain matin, à neuf heures précises, s’ouvre la session préliminaire de la Cour fédérale de district pour le Massachusetts, présidée par le juge Harold Vance… qui s’avère être mon frère aîné, un homme d’une intégrité obsessionnelle et intraitable. Nous allons déposer une action civile et criminelle conjointe pour homicide involontaire aggravé, conspiration criminelle et falsification d’essais cliniques sous statut fédéral.