— Tu veux de l’argent, qui que tu sois ? pensa-t-elle, les dents serrées, le visage déformé par une grimace de prédateur traqué. Tu vas avoir du plomb. Personne ne me fera chanter. Personne.
La nuit tomba sur la côte avec la violence d’une tempête d’équinoxe.
Une pluie torrentielle cinglait le pare-brise de son SUV noir tandis qu’elle s’engageait sur la route côtière défoncée qui menait à Punta Negra. Les essuie-glaces battaient à une cadence frénétique, peinant à repousser les rideaux d’eau qui tombaient du ciel comme des linceuls liquides.
Le phare de Punta Negra était une sentinelle aveugle depuis plus de quarante ans. Bâti sur une falaise d’éboulis noirs battue par des vagues de six mètres, il se dressait au bout d’un promontoire rocheux accessible uniquement par un chemin de terre étroite, flanqué d’un précipice vertigineux d’un côté et de parois de granit abruptes de l’autre.
À vingt-deux heures cinquante, Valeria coupa le moteur de son véhicule à une cinquantaine de mètres de la base du phare. Les phares du 4×4 éclairaient la vieille porte de bois vermoulu, entrebâillée, grinçant au gré des rafales de vent marin.
L’air était saturé d’iode, d’ozone et de cette odeur fétide qu’elle reconnaissait désormais avec terreur : la marée en décomposition.
Elle prit le sac de sport en cuir noir contenant les liasses de billets et l’écrin de bijoux sur le siège passager. De l’autre main, elle glissa le pistolet dans la poche profonde de son trench-coat imperméable, le doigt déjà posé sur la détente, cran de sûreté baissé.
Elle descendit de voiture. Immédiatement, la tempête s’engouffra sous ses vêtements, collant ses mèches brunes trempées contre ses joues blêmes. Elle marcha à pas lents, pesants, s’enfonçant dans la boue noire jusqu’aux chevilles.
— Je suis là ! cria-t-elle en franchissant le seuil du phare, sa voix résonnant sous la voûte circulaire de pierre de taille. Montre-toi ! Tu as ton argent !
L’intérieur était glacial. Une faible lueur vacillait en haut de l’escalier en colimaçon en fer forgé qui grimpait vers la lanterne désaffectée. C’était la lueur jaune et tremblotante d’une lanterne à pétrole.
Un bruit de pas résonna au-dessus d’elle. Des pas lents. Des pas traînants, accompagnés du son régulier et métallique d’un objet heurtant les marches.
Clac… clac… clac.
Valeria leva les yeux. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression que ses tympans allaient éclater.
— Qui est là ? Descends immédiatement ou je tire !
Une ombre se dessina sur le palier supérieur, déformée par la flamme dansante de la lanterne. Une silhouette voûtée, vêtue d’un long vêtement sombre, une écharpe enroulée autour de la tête pour se protéger des courants d’air.
— Tu as toujours été impatiente, Valeria… murmura une voix qui semblait monter du fond des fosses océaniques. Une voix rauque, brisée, mais dont l’inflexion était indubitablement celle de Mercedes.
Valeria recula d’un pas, son dos heurtant le chambranle pourri de la porte d’entrée.
— Non… Non ! Tu es morte ! Tu t’es noyée ! La mer t’a prise !
— L’océan est vaste, mon enfant… reprit la voix en descendant lentement les marches de fer. Mais il recrache parfois les âmes dont la tâche n’est pas achevée. N’est-ce pas toi qui disais que je faisais toujours semblant ? Que je simulais mes faiblesses ?
La silhouette apparut enfin dans le cercle de lumière blafarde projeté par la lanterne accrochée à un clou rouillé.
Valeria suffoqua.
C’était elle.
Mercedes. Ses cheveux gris étaient collés sur son front plissé, sa peau avait cette pâleur cireuse des cadavres repêchés après trop d’heures sous l’eau, et elle portait cette même robe violette à manches longues, déchirée aux coudes, tachée de sel et d’algues séchées. À son poignet gauche brillait le chapelet d’argent aux perles de saphir.
— Tu es un fantôme… bredouilla Valeria, ses doigts tétanisés sur la crosse de son arme. Tu n’es qu’une illusion ! Tu n’existes pas !
— Un fantôme ne peut pas toucher l’argent, Valeria. Pose le sac.
Dans un accès de démence pure, portée par l’instinct de survie le plus primitif, Valeria sortit le Beretta de sa poche, visa la poitrine de l’apparition et pressa la détente.
Pan ! Pan !
Deux détonations assourdissantes déchirèrent l’atmosphère confinée du phare. Les douilles de cuivre tintèrent sur les dalles de pierre.
La silhouette tituba en arrière, lâchant un gémissement étouffé, et s’écroula sur les marches de fer forgé, son corps glissant mollement vers le bas avant de s’immobiliser sur le sol terreux. Un filet de sang sombre commença à s’écouler sous la robe violette.
Valeria resta figée, l’arme fumante au bout du bras, sa poitrine se soulevant comme un soufflet de forge.
— Un fantôme ne saigne pas, murmura-t-elle, un rire hystérique, presque dément, montant du fond de ses entrailles. Tu saignes ! Tu étais vivante ! Tu as survécu par miracle et tu croyais pouvoir me faire chanter ? Vieille garce ! Cette fois, je m’assurerai moi-même que tu ne remonteras jamais à la surface !
Elle rangea l’arme, s’avança d’un pas rageur vers le corps inerte pour l’attraper par les pieds et le traîner vers la falaise, afin de jeter cette carcasse maudite une bonne fois pour toutes dans les brisants en furie.
Mais alors qu’elle s’agenouillait pour saisir le tissu trempé, la main de la silhouette bougea faiblement. Les doigts s’ouvrirent. Ce n’était pas la main ridée d’une femme de soixante-seize ans.
C’était une main plus jeune, vigoureuse, bien que déformée par la douleur.
Valeria s’arrêta net. Elle arracha violemment l’écharpe sombre et la perruque de cheveux gris collée avec du mastic de maquillage de théâtre.
Sous le déguisement apparut le visage ensanglanté d’une jeune femme d’une trentaine d’années, les traits tordus par l’agonie.
— Clara ? hoqueta Valeria, le sang se retirant totalement de son cerveau.
Clara était sa propre assistante personnelle à l’agence de relations publiques. La jeune femme discrète, dévouée, à qui Valeria confiait tous ses courriers confidentiels et ses accès informatiques.