Sébastien se redressa en sursaut dans son lit, clignant des yeux sous la lumière crue.

— Valeria ? Qu’est-ce qui te prend ? Quelle heure est-il ?

— C’est toi ! C’est une de tes plaisanteries de mauvais goût ! hurla-t-elle, les yeux exorbités, pointant un index tremblant vers le fond du couloir. Tu essaies de me faire perdre la tête, c’est ça ? Tu veux me pousser à bout pour que je renonce à ma part !

— De quoi parles-tu enfin ? répondit-il, s’asseyant sur le bord du matelas, l’air profondément las et désorienté. De quoi m’accuses-tu encore ?

— Le chapelet ! Le chapelet de ta mère ! Il est sur ma coiffeuse ! Il est trempé d’eau de mer ! Comment l’as-tu récupéré ? Les plongeurs ont fouillé pendant des jours et n’ont rien trouvé ! Où l’avais-tu caché ?

Sébastien la fixa avec une gravité qui la glaça davantage que n’importe quelle menace.

— Valeria, je n’ai rien caché du tout. Je n’ai jamais revu le chapelet de maman depuis ce maudit soir sur le yacht. Elle le portait au poignet quand tu l’as poussée vers la mort.

— Je ne l’ai pas poussée ! cria-t-elle d’une voix suraiguë, presque hystérique.

— Viens, allons voir ce que tu prétends avoir trouvé, soupira Sébastien en enfilant une robe de chambre.

Ils retournèrent tous les deux dans la suite de Valeria. La jeune femme avança d’un pas méfiant, désignant le meuble du doigt :

— Regarde ! Il est juste là…

Elle s’interrompit. Sa mâchoire se décrocha.

Le marbre de la coiffeuse était absolument vide. Rien. Pas un grain de sable. Pas une goutte d’eau. Rien que ses pots de crèmes luxueuses et ses flacons de cristal étincelants sous les appliques dorées.

— Mais… il était là ! Je le jure sur ma vie ! Il était ici il y a deux minutes ! Il sentait l’océan !

Sébastien posa un regard chargé de pitié et de dégoût sur elle.

— Tu ne dors plus, Valeria. Tu bois trop de champagne et tu prends trop de somnifères. Tu es en train de craquer sous le poids de ta propre culpabilité. C’est tout ce que c’est. Va te coucher.

Il quitta la pièce en refermant doucement la porte derrière lui.

Valeria passa le reste de la nuit assise dans un fauteuil, toutes les lumières allumées, un couteau de cuisine serré dans sa main droite, guettant le moindre craquement du parquet ancien. Mais le manoir ne répondit à sa panique que par le souffle lugubre du vent contre les ardoises du toit.

Deux semaines s’écoulèrent sans autre manifestation. Valeria commença à se persuader que Sébastien avait raison. C’était le stress. La fatigue nerveuse. La pression insoutenable de ses banquiers qui menaçaient désormais de geler ses avoirs personnels si elle ne comblait pas un découvert de quatre cent mille dollars avant la fin du mois.

Puis vint la lettre.

Elle fut déposée non pas par la poste, mais glissée sous la lourde porte en fer forgé du portail d’entrée.

Maria l’apporta sur un plateau d’argent à l’heure du déjeuner. L’enveloppe était en vélin épais, d’un papier jauni qui semblait avoir pris l’humidité. Mais ce qui fit blêmir Valeria jusqu’à la racine des cheveux, ce fut l’écriture manuscrite à l’encre violette qui traçait son nom sur le devant.

Cette calligraphie fine, anguleuse, légèrement penchée vers la droite… C’était l’écriture inimitable de Mercedes Del Castillo.

Les mains de Valeria s’agitèrent d’un tremblement incontrôlable. Elle déchira l’enveloppe avec frénésie. À l’intérieur, une simple feuille pliée en deux portait ces mots :

« Le sang ne s’efface pas avec de l’eau salée, ma chère Valeria.Tu as pris ma vie, mais la mer rend toujours ce qu’elle n’a pas pu digérer.Si tu veux que le secret du yacht reste au fond des abysses, apporte un million de dollars en coupures non marquées au phare abandonné de Punta Negra ce soir à vingt-trois heures.Viens seule. Sans Sébastien. Sans la police.Si tu désobéis, le monde entier verra ce qui s’est réellement passé sur le pont avant que je ne tombe. »

En bas de la page, un objet plat tomba sur la nappe immaculée.

Une photo polaroid.

L’image montrait le pont du yacht, prise depuis l’escalier supérieur menant à la cabine de pilotage. On y voyait nettement Valeria, le pichet à la main, versant le liquide orange sur la tête d’une vieille femme terrifiée qui reculait vers le vide. La qualité était brute, incontestable, accablante.

— Mon Dieu… murmura Valeria, ses jambes se dérobant sous elle. Quelqu’un filmait… Quelqu’un a tout vu.

Morales ? L’un des matelots ? Qui pouvait posséder ce cliché ?

Et pourquoi cette lettre semblait-elle rédigée par la morte elle-même ?

La panique céda rapidement la place à une rage calculatrice. Si cette photo parvenait au procureur, c’en était fini de sa liberté, de son statut, de son mariage, de l’héritage. Elle passerait le reste de sa jeunesse dans une cellule crasseuse d’un pénitencier pour femmes, condamnée pour meurtre avec préméditation ou au bas mot pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, doublées de non-assistance à personne en péril.

Elle n’avait pas un million de dollars en liquidités. Mais elle avait accès au coffre-fort de la société d’import-export de son père, dont elle possédait encore un double des clés magnétiques et les codes d’urgence. Elle pouvait réunir six cent mille dollars en liquide et compléter avec la collection de diamants et d’émeraudes que Mercedes gardait dans son coffre personnel à la banque, dont elle avait dérobé les clés la veille des funérailles.

Elle ne prévint pas Sébastien. Il était parti pour la journée à San Diego sous prétexte de régler un litige commercial sur les quais.

Valeria monta dans sa chambre, ouvrit le tiroir secret de son secrétaire en acajou et en sortit un petit pistolet automatique Beretta de calibre 22, un héritage de son premier mari qu’elle n’avait jamais déclaré. L’acier était froid, réconfortant.