Galina Petrovna tenta une dernière approche désespérée en se rendant directement à l’école où travaillait Natasha.
C’était un jeudi après-midi pluvieux. Natasha sortait du bâtiment administratif par la grille principale quand elle aperçut la silhouette massive de sa belle-mère, emmitouflée dans un manteau de fourrure synthétique mité, faisant les cent pas sous un parapluie noir.
Dès qu’elle vit Natasha, la vieille femme se précipita vers elle, non plus avec l’arrogance méprisante des jours passés, mais avec ce mélange grotesque de supplication et de reproche propre aux tyrans déchus.
« Natalia ! Natalia, attends ! » cria-t-elle en agitant un gant humide.
Natasha s’arrêta sur le trottoir, gardant délibérément une distance de deux mètres. Deux collègues enseignantes qui marchaient derrière elle ralentirent le pas, inquiètes. Natasha leur fit un petit signe de tête rassurant pour leur indiquer que tout allait bien.
« Que voulez-vous, Galina Petrovna ? »
« Tu dois retirer cette plainte ! » gémit la belle-mère en joignant les mains. « C’est une folie ! Le fisc a envoyé une convocation à Larisa ! Et Anatoly… la police l’a interrogé sur le chantier à propos de ces maudites factures ! Son patron lui a dit que s’il y avait le moindre problème judiciaire, il perdait son travail sans indemnité ! Tu veux détruire ma famille ? Tu veux les jeter sur le trottoir ? »
« Votre famille s’est détruite toute seule le jour où vous avez cru que ma gentillesse était une faiblesse et que mon foyer était le vôtre », répondit Natasha d’une voix posée, sans aucune colère apparente.
« Mais nous sommes chrétiens, Natalia ! Le pardon est un devoir ! Anatoly est prêt à signer le divorce sans rien demander ! Il renonce à tout ! Retire seulement les plaintes pour fraude ! Je t’en supplie… »
La grande Galina Petrovna, qui quelques semaines plus tôt inspectait son réfrigérateur en lui donnant des ordres et méprisait son travail, tremblait maintenant sous la pluie, vaincue par les armes mêmes qu’elle avait voulu employer : la loi et la peur.
Natasha la regarda un long moment. Elle n’éprouvait aucun triomphe, aucune satisfaction mesquine. Seulement une immense indifférence, propre et stérile.
« Mikhail Borissovitch transmettra l’accord à votre nouvel avocat », dit-elle calmement. « Anatoly signe l’acte de divorce par consentement mutuel vendredi matin à dix heures, sans aucune prétention financière d’aucune sorte. Dès que le jugement de divorce sera rendu et que vous aurez signé un engagement écrit de ne plus jamais m’approcher, moi ou mon père, les poursuites pour fraude seront suspendues. Si l’un d’entre vous met un seul pied sur mon palier ou m’appelle au téléphone, le dossier pénal reprendra son cours immédiatement. »
Galina Petrovna baissa la tête, les lèvres tremblantes, vaincue.
« Vendredi à dix heures », murmura-t-elle avant de faire demi-tour, pataugeant lourdement dans les flaques d’eau boueuse du trottoir sans ajouter un seul mot.
Le vendredi matin, la procédure fut réglée avec une rapidité déconcertante.
Anatoly arriva dans le bureau du notaire le visage pâle, cerné, vêtu d’une veste ordinaire sans éclat. Il évitait soigneusement le regard de Natasha. Il signa chaque document là où le greffier lui indiquait de poser son paraphe, la main hésitante, sans prononcer une seule parole.
Lorsque le dernier tampon officiel frappa le papier officiel mettant fin à cinq années de mariage, il ramassa son vieux bonnet en laine et sortit sans se retourner, refermant la porte derrière lui avec une discrétion presque fantomatique.
C’était fini. Complètement fini.
En sortant de l’étude notariale, Natasha s’arrêta sur le perron de pierre. Le ciel d’automne s’était dégagé, laissant filtrer un soleil pâle et vif qui faisait briller les flaques d’eau sur les trottoirs mouillés. L’air était piquant, froid, vivifiant.
Elle marcha jusqu’à la station de métro, d’un pas léger, presque dansant. Le poids invisible qui lui écrasait la nuque depuis des années avait totalement disparu.
Le week-end suivant, Natasha prit le premier train de banlieue pour la campagne.
Le petit village où vivait son père était enveloppé dans les brumes d’or et de rouille des forêts de bouleaux d’octobre. Elle marcha le long du chemin de terre battue jusqu’à la petite maison de bois aux volets peints en bleu ciel.
Pavel Sergueïevitch était dans le verger, un sécateur à la main, coupant les branches mortes des pommiers avant l’arrivée des premières gelées. En entendant le grincement du portillon en fer forgé, il se redressa, essuya ses mains calleuses sur son tablier de toile et sourit.
Natasha courut presque sur l’herbe humide. Elle se jeta dans les bras de son père, respirant l’odeur réconfortante de sciure, de thé fumé et de pommes mûres qui avait bercé toute son enfance.
« Ça y est, papa », murmura-t-elle contre son épaule. « C’est fini. »
Le vieil homme lui caressa doucement les cheveux, comme lorsqu’elle n’avait que dix ans et qu’elle revenait de l’école blessée par la cruauté insouciante de ses camarades.
« Non, ma petite Natasha », dit-il doucement en regardant les branches nues des arbres qui laissaient déjà deviner le ciel immense. « Ce n’est pas fini. Ça commence enfin. Viens à l’intérieur, la bouilloire est sur le poêle. »
Ils passèrent l’après-midi à boire du thé, à parler de tout et de rien, des livres qu’elle voulait relire, des projets de rénovation qu’elle envisageait enfin pour son appartement — de vrais rideaux choisis par elle, des murs peints de couleurs claires, une bibliothèque s’étendant du sol au plafond.
Le soir même, alors qu’elle rentrait chez elle et franchissait le seuil de son trois-pièces baigné dans le calme absolu de la nuit, Natasha verrouilla la nouvelle serrure d’un tour de clé fluide et silencieux.
Elle entra dans son salon, s’arrêta au centre de la pièce, et sourit.
Le sol sous ses pieds n’était plus une illusion fragile prête à se dérober. Il était solide, ferme, indestructible. C’était son sol, sa maison, sa vie.