La jeune femme pâlit sous son fond de teint orangé. Ses ongles s’enfoncèrent dans sa paume. Elle jeta un coup d’œil inquiet à son frère.
« Tolya… fais quelque chose », murmura-t-elle, son arrogance s’effritant d’un coup.
Anatoly sentit le piège se refermer, mais la rancœur et l’alcool prirent le dessus sur la raison. Son visage vira au rouge brique.
« Tu crois que tu peux nous chasser comme des chiens ? C’est ça ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ? » Il s’approcha d’elle, le souffle court, les poings fermés le long de ses cuisses. « C’est mon foyer. J’ai mis de l’argent dans cet endroit ! J’ai posé le carrelage dans les toilettes ! »
« Tu as posé six carreaux de travers et tu as laissé le sac de ciment durcir dans la baignoire », répondit Natasha d’un ton si détaché qu’il semblait presque clinique. « Ton temps est écoulé, Tolya. »
Elle fit demi-tour, se dirigea vers le bureau et ouvrit la porte en grand. La valise bon marché de tante Lyuba trônait sur ses dossiers d’élèves, certains papiers écornés sous le poids de vieilles chaussures de rechange. Une odeur tenace de naphtaline et d’eau de Cologne bon marché empestait la pièce.
Natasha ne perdit pas une seconde. Sans un mot, elle saisit la valise par la poignée, la souleva d’un mouvement sec et la projeta dans le couloir. Le bagage atterrit sur le plancher ciré dans un fracas métallique assourdissant, renversant au passage une lampe d’appoint qui se brisa sur le carrelage.
« Hé ! Mais mes affaires ! » piailla tante Lyuba en se levant d’un bond, terrifiée.
« Dans le couloir », ordonna Natasha en pointant la porte d’entrée. « Tout de suite. »
Anatoly poussa un rugissement de bête blessée et s’élança vers elle.
« Espèce de sale garce ! »
Il l’attrapa par le col de son manteau et la poussa violemment contre le chambranle de la porte du bureau. L’impact fit résonner le bois. La douleur monta le long de l’omoplate de Natasha, vive et fulgurante, mais au lieu de l’intimider, la violence physique déchira le dernier voile de retenue qui la paralysait depuis des années. Elle vit la haine brute dans les yeux de son mari, le mépris sans fond d’un homme médiocre qui refuse de perdre son confort immérité.
Elle ne cria pas. Elle leva le bras droit, enfonça son pouce avec une précision anatomique impitoyable dans le creux sous la mâchoire d’Anatoly, exactement là où passe le nerf lingual.
Anatoly lâcha prise dans un râle étouffé, reculant de trois pas, les deux mains plaquées sur son cou, les yeux exorbités par la douleur fulgurante.
« Si tu me touches encore une fois », dit Natasha en respirant à peine plus vite qu’à l’ordinaire, « je n’attendrai pas que tu partes. Je compose le 112, je signale des violences conjugales aggravées avec témoins, et je fais constater mes ecchymoses par le médecin légiste de mon district dès ce soir. Tu perdras ton emploi sur le chantier avant lundi matin, Tolik. Tu finiras la nuit en cellule de dégrisement, et ton patron n’aura pas besoin d’un repris de justice pour conduire son rouleau compresseur. »
Le silence revint, plus lourd encore, presque irréel. Anatoly toussait, appuyé contre le mur, son arrogance brisée net par le ton implacable de sa femme. Il connaissait ce regard chez elle : c’était celui qu’elle avait lorsqu’elle devait gérer des crises d’hystérie ingérables à l’école. Un regard froid, sans haine, sans peur, totalement imperméable à l’intimidation.
Galina Petrovna comprit que la partie était perdue. Elle se précipita vers son fils, le tenant par le bras comme s’il venait d’échapper à un peloton d’exécution.
« Tolik… viens. Ne reste pas avec cette possédée. Elle est folle. Une véritable déséquilibrée. Dieu la punira ! Entends-tu, Natalia ? Tu finiras seule, vieille fille délaissée, à crever dans ton appartement vide ! »
« Prenez vos manteaux », répéta Natasha en ouvrant la porte d’entrée qui donnait sur le palier froid de la cage d’escalier.
Les dix minutes qui suivirent se déroulèrent dans un désordre sordide. Larisa empilait ses vêtements dans de grands sacs-poubelle en plastique noir en pleurnichant de rage, jurant qu’elle reprendrait jusqu’au dernier tube de rouge à lèvres. Tante Lyuba, muette de stupeur, traînait sa valise éventrée sur le palier, ses bigoudis en plastique roulant sur le paillasson. Anatoly, le regard bas, ramassait ses baskets et ses vestes de cuir, murmurant des menaces inaudibles entre ses dents serrées.
Galina Petrovna tenta d’emporter le service à thé en porcelaine que la grand-mère de Natasha avait laissé dans le buffet.
« Laissez ça », dit simplement Natasha en lui bloquant le passage de l’avant-bras.
« C’est moi qui l’ai nettoyé ! C’est à moi ! » piailla la vieille femme.
Natasha lui arracha le carton des mains sans ménagement et le reposa sur la commode de l’entrée.
« Sortez. »
La porte claqua enfin.
Le loquet tomba avec un déclic métallique définitif. De l’autre côté de la porte blindée, les insultes de Galina Petrovna retentirent encore quelques secondes dans la cage d’escalier en béton, accompagnées du claquement furieux des talons de Larisa descendant les marches, puis le silence reprit ses droits.
Un silence lourd, épais, poussiéreux.
Natasha resta immobile dans l’entrée pendant de longues minutes. Ses mains tremblaient légèrement, non pas de peur, mais sous l’effet de la chute d’adrénaline. L’air de l’appartement était encore imprégné de l’odeur de graisse rance, de tabac froid et de ce parfum synthétique écœurant. La vaisselle sale s’accumulait toujours dans la cuisine. La nappe était gâchée. Les morceaux de la lampe brisée jonchaient le parquet ciré.
Elle ne s’effondra pas. Elle ne pleura pas.
Elle retira lentement son manteau, l’accrocha à la patère vide — débarrassée enfin des gros anoraks de chantier d’Anatoly — et alla directement dans sa chambre. Dans le tiroir du bas de sa commode, sous une pile de draps propres, elle prit le carnet d’adresses de son père.