Elle composa un numéro.

« Allô ? Lena ? C’est moi. »

À l’autre bout du fil, son amie comprit immédiatement au ton de sa voix.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Ils sont dehors. Je viens de les mettre à la porte. »

Un silence admiratif suivit à l’autre bout du combiné.

« Tu as réussi. Mon Dieu, Nat, enfin ! Mais dis-moi… Tolya ne va pas en rester là. Tu le connais. Sa mère va lui monter la tête toute la nuit. Dès qu’il aura décuvé, il va revenir tambouriner à ta porte en prétendant qu’il a oublié ses affaires ou qu’il veut s’expliquer. »

« Je sais », répondit Natasha en regardant la serrure de l’entrée. « Il a encore un double des clés. Galina en a un aussi. »

« Tu as besoin d’un serrurier. Immédiatement. Ne passe pas la nuit avec ces serrures-là. Mon cousin Vadim travaille dans le dépannage d’urgence pour les portes blindées. Je lui donne ton adresse, il peut être chez toi dans quarante minutes. »

« Envoie-le », dit Natasha. « Et Lena… merci. »

« Ne me remercie pas. Ferme à double tour en attendant qu’il arrive. Si Tolya revient avant lui, n’ouvre sous aucun prétexte. Appelle directement le commissariat du quartier. »

Quarante-cinq minutes plus tard, un homme massif en bleu de travail, une boîte à outils en métal à la main, sonnait à la porte. Vadim ne posa aucune question superflue. Il examina la lourde porte en chêne doublée d’acier, sortit sa perceuse et ses barillets neufs, et en moins d’une heure, remplaça les deux mécanismes par des cylindres de haute sécurité multipoints incrochetables.

« Voici les trois nouvelles clés », dit-il en les lui tendant sur un anneau en laiton. « Ne perdez pas la carte de propriété, sinon même nous ne pourrons pas les reproduire sans autorisation. Personne ne rentrera ici sans démolir le chambranle à la masse. »

Natasha le paya en liquide, ajoutant un pourboire substantiel, et le raccompagna sur le palier.

Lorsqu’elle referma la porte, le bruit du pêne s’enclenchant dans la gâche sonna d’une manière totalement différente. Ce n’était plus le raclement sinistre qui lui nouait la gorge chaque soir en rentrant du travail. C’était le son net, franc et rassurant d’une forteresse rétablie.

Elle passa le reste de la nuit à nettoyer.

Elle arracha la nappe tachée et la jeta sans hésiter dans un grand sac-poubelle. Elle vida la table, lava chaque assiette, chaque verre, jusqu’à ce que la céramique grince sous ses doigts. Elle ouvrit toutes les fenêtres en grand, laissant le vent glacial d’automne balayer la puanteur d’alcool et de tabac, laissant l’air pur pénétrer dans les moindres recoins du salon et du bureau. Elle nettoya le sol à grandes eaux, récura chaque plinthe, passa l’aspirateur sur le canapé où tante Lyuba s’était prélassée.

Vers cinq heures du matin, exténuée mais l’esprit incroyablement lucide, elle prit une longue douche brûlante. Elle s’enveloppa dans un peignoir propre — pas celui que Larisa avait souillé — et se prépara une tasse de thé noir très fort avec une rondelle de citron.

Elle s’assit dans le fauteuil de son père, dans le salon désormais impeccablement ordonné, et regarda l’aube se lever sur les toits gris de la ville. Pour la première fois depuis des mois, le silence qui régnait autour d’elle n’était pas une trêve fragile avant le prochain conflit : c’était la paix.

Mais elle savait que la guerre ne faisait que commencer.

Le samedi matin se passa dans un calme trompeur. Vers onze heures, comme Lena l’avait prédit, la poignée de la porte d’entrée bougea doucement.

Natasha, assise à son bureau en train de corriger des bilans psychologiques, leva la tête. Elle n’eut aucun sursaut. Elle posa calmement son stylo et se leva pour aller dans le couloir sans faire de bruit.

Le bruit d’une clé qu’on introduit dans la serrure retentit. Une tentative. Un frottement métallique. Puis un juron étouffé.

La clé ne tournait pas.

De l’autre côté du panneau de bois massif, des pas s’impatientèrent. Le bruit recommença, plus violent, avec la deuxième clé. Rien ne bougeait. La nouvelle serrure restait impassible.

Puis, trois coups sourds furent frappés contre la porte.

« Natacha ! » cria la voix rauque d’Anatoly. « Natacha, ouvre ! C’est quoi cette blague ? Ouvre cette foutue porte ! »

Natasha s’approcha de la porte, mais ne toucha pas au verrou. Elle parla d’une voix claire, sans crier, sachant parfaitement que la structure de l’immeuble transmettait le son.

« Va-t’en, Anatoly. Tu n’as plus rien à faire ici. »

« Tu as changé les serrures ?! » hurla-t-il, sa voix montant d’un octave sous l’effet de la rage. « Espèce de folle ! Tu as enfermé mes affaires à l’intérieur ! Mon téléviseur, ma veste d’hiver, mes outils ! Ouvre tout de suite ou j’enfonce la porte ! »

« Tes vêtements restants sont dans deux cartons étiquetés chez le gardien de l’immeuble, au rez-de-chaussée », répliqua-t-elle avec une froideur chirurgicale. « Le téléviseur a été acheté avec mon compte bancaire avant notre mariage, la facture est à mon nom de jeune fille. Quant à tes outils, ils sont dans le même carton chez le gardien. Si tu frappes encore une fois contre cette porte, je préviens la police pour tapage et tentative d’effraction. Les voisins t’entendent déjà, Tolya. »

Une porte s’ouvrit en effet sur le palier supérieur, suivie de la voix criarde de la vieille madame Vorobieva, la voisine du dessus :

« Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Anatoly, arrête de cogner comme un sourd ou j’appelle le commissariat ! Tu nous réveilles tous ! »

Anatoly lâcha une bordée de jurons immondes à l’adresse de la vieille dame, donna un coup de pied rageur dans le bas de la porte blindée qui ne broncha pas d’un millimètre, puis redescendit l’escalier en martelant chaque marche de ses talons lourds.

Natasha soupira, ferma les yeux un instant, puis retourna à son travail.