Il ne trouva qu’un abîme de glace.
— Victoria… qu’est-ce que je vais devenir ? demanda-t-il dans un souffle pathétique.
Je me levai à mon tour, ajustai les pans de ma veste et ramassai mon sac en cuir.
— Ce que tu deviens ne me regarde plus, Lucas. Mais si j’étais toi, j’éviterais désormais de boire de l’eau tiède. Il paraît que ça ne guérit pas la bêtise.
Je sortis de la pièce sans un mot de plus, laissant derrière moi l’épave de l’homme qui avait cru pouvoir me tromper impunément.
Un mois plus tard, la vie avait repris son cours immuable.
La holding familiale avait bouclé le rachat du groupe Rochebrune avec un bénéfice record. Lambert avait été remplacé par une directrice financière brillante et rigoureuse. Nina Vasseur attendait son procès sous contrôle judiciaire strict, interdite d’exercer dans le secteur financier et lâchée par tous ceux qui l’avaient courtisée. Quant à Lucas, les rumeurs disaient qu’il était retourné vivre dans la banlieue de province chez sa mère, incapable de retrouver un emploi au-dessus d’un simple poste de téléconseiller, son nom étant désormais radioactif dans tout le milieu d’affaires parisien.
Ce soir-là, j’étais assise à la table d’angle du restaurant gastronomique de l’hôtel George V, un verre de vin blanc millésimé à la main, en face d’Alexandre et de deux nouveaux partenaires d’investissement suisses.
La conversation était vive, stimulante, portée par des enjeux de plusieurs dizaines de millions d’euros. Autour de nous, les murmures des convives et le tintement discret des couverts en argent composaient la seule musique qui valait la peine d’être écoutée : celle du pouvoir et de la réussite incontestée.
À un moment, le sommelier s’approcha pour remplir mon verre.
— Madame de Valombreuse, le service est-il à votre convenance ?
Je levai les yeux, esquissai un sourire subtil, parfaitement maîtrisé, et hochai la tête.
— Tout est absolument parfait. Merci.
Je reposai mon verre. Je n’avais jamais eu besoin de personne pour m’apporter de l’eau. J’avais appris depuis longtemps à étancher ma soif moi-même, et à bâtir mes propres forteresses. Et ceux qui pensaient pouvoir en briser les portes finissaient toujours broyés sous leurs fondations.