— Ce n’est pas suffisant, dis-je en croisant les jambes.
Mon père haussa un sourcil.
— Que veux-tu de plus ?
— Je veux qu’il vienne signer l’accord de divorce sans poser de conditions. Je ne veux pas de procès étalé sur deux ans. Je veux qu’il signe, qu’il reconnaisse ses torts et qu’il disparaisse. Pour cela, il doit comprendre qu’il risque la prison ferme pour les fuites financières s’il fait le moindre faux pas.
— Il viendra, assura mon père. Quand un chien n’a plus rien à manger, il revient toujours vers la main qui peut lui éviter l’abattoir.
La confrontation finale eut lieu trois jours plus tard, dans l’immense salle de conférence en chêne sombre du cabinet d’Alexandre.
La météo s’était gâtée ; une pluie torrentielle frappait les vitres, assombrissant la pièce malgré l’éclairage feutré.
J’étais assise en bout de table, vêtue de noir, Marcillac à ma droite, Alexandre à ma gauche.
La porte s’ouvrit. Lucas entra.
En soixante-douze heures, l’homme avait vieilli de dix ans. Il portait un costume froissé, le seul qu’il avait pu emporter, ses joues étaient mal rasées et ses yeux étaient creusés par l’insomnie et l’angoisse. Il n’avait plus rien du directeur brillant et arrogant qui paradait au dîner d’anniversaire en recevant les soins dévoués de sa petite assistante.
Derrière lui marchait un avocat commis d’office ou payé avec ses derniers fonds de tiroir, un jeune homme mal à l’aise qui comprit dès le premier coup d’œil dans quel traquenard il venait de mettre les pieds.
Lucas s’assit en face de moi, les mains tremblantes posées sur la table. Il essaya de me regarder dans les yeux, mais mon regard était si vide, si dépourvu de la moindre émotion qu’il dut baisser la tête presque aussitôt.
— Victoria… commença-t-il d’une voix rauque.
— Nous ne sommes pas ici pour discuter de nos souvenirs, Lucas, le coupa sèchement Alexandre. Nous sommes ici pour signer une convention de divorce par consentement mutuel sous seing privé contresignée par avocats.
L’avocat de Lucas s’éclaircit la gorge, tentant timidement de faire son travail.
— Mon client estime… compte tenu des cinq années de vie commune et de son investissement dans la vie de famille, qu’une compensation financière de départ serait…
Marcillac poussa une feuille de papier de l’autre côté de la table d’une pichenette dédaigneuse.
— Ceci est la plainte déposée ce matin auprès du Parquet national financier. Elle vise monsieur Lucas Mercier pour tentative de détournement d’actifs et communication illicite d’informations privilégiées, en complicité avec mademoiselle Nina Vasseur. Si monsieur signe la convention de divorce telle qu’elle est rédigée, renonçant expressément à toute prétention financière, mobilière ou immobilière, la holding retirera sa plainte contre lui pour se concentrer uniquement sur mademoiselle Vasseur.
Lucas releva brusquement la tête, les yeux exorbités.
— Quoi ?! Tu… tu veux envoyer Nina en prison et me laisser libre si je signe ?
Un petit rire sans joie franchit mes lèvres.
— Tu t’inquiètes encore pour elle, Lucas ? Vraiment ?
J’ouvris mon propre dossier et sortis une série de photographies imprimées de haute qualité que je fis glisser devant lui.
Sur les clichés, pris la veille au soir devant un restaurant huppé des Champs-Élysées, Nina apparaissait rayonnante, vêtue d’un manteau neuf, au bras d’un homme d’une cinquantaine d’années aux tempes grisonnantes.
Lucas écarquilla les yeux, se penchant sur les photos, incrédule.
— C’est… c’est qui ce type ?
— C’est monsieur Delorme, le vice-président du groupe concurrent auquel Nina tentait de vendre nos dossiers, expliquai-je calmement. Tu croyais vraiment que tu étais son grand amour, Lucas ? Tu croyais qu’une fille de vingt-trois ans s’intéressait à toi pour ton charme irrésistible et tes maux d’estomac ? Dès l’instant où elle a compris que tu étais grillé et que tu n’avais plus aucun accès aux comptes de ma famille, elle est allée directement chercher son nouveau protecteur. Elle lui a promis de lui livrer les mêmes données. Manque de chance pour elle, Delorme est un ami de golf de mon père depuis trente ans. Il nous a appelés dix minutes après qu’elle a quitté son bureau.
Lucas tremblait de tout son corps. Ses doigts agrippèrent les bords de la table, les jointures blanchies par l’effort. La réalité de sa déchéance venait de le frapper en plein cœur : il n’avait pas seulement tout perdu ; il s’était fait manipuler par une gamine qu’il prenait pour une admiratrice éperdue, tout en détruisant la seule femme qui lui avait offert une vie en or.
— Elle… elle me disait qu’elle m’aimait, murmura-t-il, la voix brisée, l’air totalement hagard. Elle me disait que j’étais un génie sous-estimé… que tu m’étouffais…
— Tu n’es pas un génie sous-estimé, Lucas, lui dis-je d’un ton clinique. Tu es un homme médiocre que j’avais hissé sur un piédestal trop haut pour lui. Et dès que tu as cru pouvoir voler de tes propres ailes, tu t’es écrasé au sol. Signe ces papiers. Maintenant.
Son avocat jeta un coup d’œil affolé au dossier pénal, puis posa une main sur le bras de Lucas.
— Monsieur… signez. Vous n’avez aucune chance. Si cette plainte suit son cours, vous ferez de la prison et vous serez ruiné à vie par les dommages et intérêts.
Lucas regarda le stylo posé devant lui. Ses yeux s’embuèrent de larmes, non plus des larmes de crocodile comme celles qu’il versait l’autre soir, mais de véritables larmes d’humiliation et de ruine absolue.
Sa main trembla tellement qu’il lui fallut plusieurs secondes pour parapher chaque page. À la dernière ligne, sa signature ressemblait à un gribouillage d’enfant terrifié.
Dès qu’il eut posé le stylo, Marcillac récupéra le document avec une satisfaction professionnelle impeccable.
— Parfait. La convention sera enregistrée chez le notaire demain matin. Le mariage est dissous. Vous recevrez la copie par voie postale à l’adresse de votre mère.
Lucas se leva lentement, comme un vieillard. Il me regarda une dernière fois, cherchant désespérément une étincelle, un mot, un signe de haine ou de regret dans mes yeux.