Il resta figé, la bouche entrouverte. Puis, comme tout homme acculé dont le masque se déchire, son visage se tordit dans une grimace de haine mesquine.
— Et alors ? siffla-t-il, faisant un pas vers moi. Et alors ?! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Regarde-toi, Victoria ! Tu n’es pas une femme, tu es un tableur Excel sur talons aiguilles ! Tu ne montres rien, tu ne ressens rien, tu me traites comme un subalterne depuis le jour où on s’est mariés ! Nina, au moins, elle me regarde comme si j’étais un homme ! Elle a besoin de moi ! Toi, tu n’as besoin de personne !
Je soutins son regard sans un cillement. Ses mots n’étaient que de l’eau tiède jetée sur de la pierre. Ils ne m’atteignaient pas.
— Tu as raison sur un point, Lucas. Je n’ai absolument pas besoin de toi. Et c’est précisément ce qui va te détruire.
La sonnette retentit en bas. Trois coups secs, autoritaires.
— Ce sont mes avocats, repris-je en désignant les malles. Prends tes affaires. Tu as dix minutes pour quitter cet appartement. Si tu y remets les pieds sans autorisation judiciaire, les agents de sécurité de l’immeuble ont pour consigne de te faire expulser par la police.
— C’est aussi chez moi ! éructa-t-il, la voix redevenant aiguë. Mon nom est sur le contrat de mariage !
— Le contrat de mariage sous le régime de la séparation de biens pure et simple, avec clause d’exclusion des biens propres antérieurs et un accord d’infidélité prévoyant la renonciation totale à toute prestation compensatoire en cas de faute documentée. Tu l’as signé il y a quatre ans, Lucas, avec des étoiles plein les yeux parce que tu gagnais l’accès aux cercles fermés. Tu as signé ton propre arrêt de mort sans même lire les petits caractères.
Je descendis l’escalier sans lui accorder un regard de plus.
Dans le vestibule, Alexandre se tenait debout aux côtés de Maître Marcillac, un avocat pénaliste et civiliste à la chevelure d’argent, l’air aussi affûté qu’un scalpel. Derrière eux se trouvaient deux agents de sécurité privés vêtus de noir.
— Bonsoir, Victoria, dit calmement Marcillac en ouvrant sa mallette en cuir. J’ai les premières notifications prêtes. Alexandre m’a résumé la situation. Si les pièces numériques sont aussi probantes qu’il le dit, monsieur Lucas n’aura aucun levier d’action.
— Elles le sont, répondis-je en désignant l’étage. Il est là-haut. Faites-lui signer la notification de rupture de cohabitation et récupérez ses clés, ses badges d’accès à la tour de la Défense et la carte bancaire adossée au compte commun.
Alexandre posa une main ferme sur mon épaule. Ses yeux scrutaient les miens, cherchant la moindre faille. Il n’en trouva aucune.
— Tu tiens le coup ?
— Je n’ai jamais été aussi lucide. Occupez-vous de lui. Je prends la suite pour la boîte.
Pendant que Marcillac et les deux vigiles montaient l’escalier d’un pas lourd, je m’assis dans le petit salon attenant et ouvris mon ordinateur portable. La vengeance d’une femme d’affaires ne se joue pas dans les cris ou les pleurs d’un couloir de restaurant ; elle se calcule en pourcentages d’actions, en lignes de crédit fermées et en réputations méthodiquement réduites en cendres.
Les dix minutes qui suivirent furent rythmées par les protestations hystériques de Lucas à l’étage, suivies du ton calme, glacé et presque ennuyé de Maître Marcillac énumérant les articles du code civil et les sanctions prévues par le droit pénal pour vol de données d’entreprise et usage frauduleux des fonds de représentation.
Puis, le silence revint.
Lucas redescendit, encadré par les vigiles, traînant une seule valise, les yeux hagards. Quand il passa devant la porte du salon, il s’arrêta. Son regard chercha le mien, cette fois empli d’une panique viscérale, presque animale.
— Victoria… écoute-moi. On peut trouver un arrangement. Je m’excuse. C’était une erreur, une faiblesse passagère, Nina m’a manipulé, je te jure que c’est elle qui…
— Tais-toi, dis-je sans même détacher les yeux de mon écran. Tu n’es même pas capable d’assumer ta propre lâcheté. Tu me dégoûtes encore plus maintenant qu’il y a une heure. Disparais.
Un des vigiles lui toucha fermement le bras. Lucas déglutit péniblement, baissa la tête et franchit le seuil. La porte blindée se referma derrière lui dans un claquement sourd et définitif.
Alexandre entra dans le salon, un verre de scotch à la main, qu’il posa sur la table basse devant moi.
— C’est fait pour la première partie. Mais tu connais Lucas. C’est un parasite, mais les parasites s’accrochent. Dès que l’alcool sera retombé et que Nina lui aura susurré à l’oreille qu’il peut encore sauver les meubles, il va tenter quelque chose. Il sait que ton père a toujours eu horreur des scandales publics.
— Mon père a horreur des scandales qui font perdre de l’argent, Alex, répliquai-je froidement en buvant une gorgée du breuvage ambré. Mais il a une horreur encore plus viscérale des traîtres qui se croient indispensables. Demain matin, à huit heures, je veux que la direction générale de la banque révoque tous les mandats de Lucas. Et pour Nina… j’ai un projet particulier pour cette jeune prodige de la flagornerie.
Le lendemain matin, à huit heures trente, l’atmosphère au trentième étage de la tour de verre à la Défense était lourde comme avant un orage.
Les nouvelles allaient vite dans ce milieu. Déjà, les rumeurs sur l’incident de la veille au restaurant s’étaient propagées comme une traînée de poudre parmi les cadres. Mais personne ne s’attendait à ce qui allait se produire.
Je franchis les portes vitrées du département d’audit, vêtue d’un tailleur pantalon bleu nuit impeccablement coupé. À mes côtés marchaient Maître Marcillac et monsieur Mercier lui-même, le directeur général, pâle comme un linge et tenant ses dossiers avec une nervosité visible.